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Le métier de peintre : entrevue avec Jacques Lajeunesse

Michel Dupont

Photo : Johanne Ratté

C’est vers la fin des années 80 que j’ai fait la rencontre de Jacques Lajeunesse, lors d’un événement organisé par Mme Poulin et qui est devenu par la suite le Festiv’Art. Nous en avons passé de longues soirées à parler peinture et à refaire le monde ! Cherchant une maison de campagne pour pouvoir enfin quitter la grande ville, Jacques découvre Frelighsburg, ce village blotti dans la petite vallée avec ses routes tout en courbes et son atmosphère tranquille. C’est en 1983 qu’il prend racine et installe, dans un petit chalet, son atelier de peinture. Son fils le suit pas à pas et découvre lui aussi les joies de la campagne. Il se remémore, en le regardant peindre à ses côtés, les souvenirs d’enfance qui l’ont amené vers les arts.

Durant les années 1950, beaucoup de Hongrois quittaient leur pays pour se réfugier au Canada. Les parents de Jacques, très généreux, accueillent un homme sympathique et de grand talent qui adore les enfants. C’est à la demande de Jacques que ce monsieur lui dessine des univers sur commande : cowboys, Indiens, voitures, enfin, tout le petit monde que peut s’imaginer un enfant de cinq ans. C’est à ce moment-là qu’il prend conscience des possibilités infinies de création que recèlent un simple crayon et un pinceau. Là commence son exploration du dessin, de la peinture à l’eau. Plus tard, il s’essaie à l’huile sur des toiles bon marché. Comme il ne sait trop que faire de cette passion, il s’inscrit, sur les conseils de quelqu’un, à l’Institut Salette, une école de graphisme. Ce n’est toutefois pas ce qui l’intéresse ; il souhaiterait pousser encore plus le dessin et la peinture. À une époque où l’art abstrait fait une remontée fulgurante, il va à contre-courant et choisit le réalisme  figuratif, forme qui deviendra sa principale démarche. Dans les années 1970, il poursuit sa formation en étudiant les techniques des maîtres anciens aux Beaux-Arts de Paris, ce qui lui permet d’explorer les ombres et les lumières, telles que les peintres flamands les rendaient au 16e siècle.

De retour au pays, il s’inscrit à l’école du musée des beaux-arts de Montréal, mais y reste peu de temps. Rapidement il se remet à la peinture en appliquant les techniques apprises à Paris. En parallèle, il ouvre une petite école privée de dessin et de peinture où il s’applique à transmettre les trésors de son apprentissage. La technique des maîtres anciens a ceci de particulier qu’elle se travaille avec des mélanges de produits qu’il faut apprendre à fabriquer soi-même. On la nomme aussi « technique mixte » (huile et tempera) car elle se travaille gras sur maigre. On débute l’image par un camaïeu qui décline les ombres et lumières dans des tons monochromes, ce qui permet ensuite de bâtir le travail de l’émulsion (tempera à la colle ou à l’œuf). On termine avec des superpositions de glacis au médium légèrement coloré. Vernis Dammar, huile de lin polymérisée et pigments sont les bases que Jacques utilise depuis des années avec de bons résultats. Pour lui, l’acrylique est trop mat, trop plastique et sèche beaucoup trop vite. Il ne permet pas les fondus subtils nécessaires aux visages et aux drapés.

Sa démarche s’inscrit dans le mouvement de la figuration narrative, qui relate les anecdotes quotidiennes et certaines revendications sociales. S’inspirant des univers flous et patinés que peignaient certains portraitistes, il travaille ses mises en scène à coups de traits sensibles, laissant la plombagine effleurer la toile dans un geste sûr et précis. Ses compositions se définissent dans les proportions des canevas ; la règle d’or n’y est pas étrangère, elle y organise un champ équilibré et lumineux derrière les personnages. L’ensemble du tableau se dessine dans un mouvement d’une précision tactile. La sensibilité des textures rendues tantôt par un trait de lumière, tantôt par une succession de glacis, révèle les profondeurs.  Ce qui fascine, c’est de réaliser et comprendre les étapes du métier de peintre. L’appropriation de l’espace par la mise en place des lignes de construction, souvent occultées par la peinture.

Désirant s’impliquer un peu plus dans la vie artistique de la région, Jacques organise, avec des amis du village (Andrée Potter, Hélène Levasseur et moi-même) et sa conjointe Johanne Ratté, le premier Festiv’Art de Frelighsburg, qui deviendra un incontournable dans la région. C’est en 1998 qu’il décide de s’y établir définitivement avec Johanne et d’y construire un gîte. Il a installé son atelier au second étage et peut ainsi poursuivre son enseignement.

Il y offre des fins de semaines intensives en dessin et peinture, et des jours de formation durant la belle saison. La fin de l’automne et l’hiver sont devenus, avec les années, des moments privilégiés de création. Ce sont des moments où les rêves se transforment en images, se colorent de souvenirs et prennent forme devant le chevalet et la forêt de pinceaux.

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