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- Édito -

La vraie cause de la catastrophe

La déréglementation menace nos droits et compromet la sécurité publique
Pierre Lefrançois

Train de la MMA immobilisé au passage à niveau du chemin Kempt entre Bedford et Farnham en août 2013

 On aura beau pointer du doigt le mécanicien de bord du train qui a détruit tant de vies et pollué l’environnement pour plusieurs années, il demeure que la véritable cause remonte à beaucoup plus loin : pour être précis, c’était le 21 janvier 1981, lorsque Ronald Reagan prononça son premier discours en tant que président fraîchement élu des États-Unis d’Amérique. À cette occasion, il avait déclaré : « L’État n’est pas la solution à notre problème ; l’État est notre problème », phrase tristement célèbre qui inaugurait une vaste erreur de la pensée : on croyait astucieux de déréglementer les marchés et de confier la garde du bien public aux entreprises privées plutôt qu’aux gouvernements élus ; on s’était laissé convaincre que la déréglementation équivalait à une plus grande liberté. Le néolibéralisme prenait alors son envol, laissant aux acteurs économiques intéressés le soin d’autoréglementer leurs activités.

Dans la foulée, on a décrété la déréglementation du transport aérien, du transport ferroviaire, des activités financières et des médias de communication ; on a démantelé la fiscalité pour favoriser l’essor des capitaux et les lois régissant le marché du travail afin de satisfaire des actionnaires et gestionnaires de plus en plus avides de profits. Plutôt que de réduire notre consommation de pétrole, comme nous nous étions engagés à le faire, nous l’avons accrue davantage. Si bien qu’entre 2009 et 2013, le nombre de convois ferroviaires chargés de pétrole brut est passé de 500 à près de 140 000, alors que la réglementation était démantelée et que l’on se fiait à l’autodiscipline des entreprises pétrolières et ferroviaires !

Il faut reconnaître que, envers et contre tout bon sens, l’erreur de la pensée qui est le fondement de cette dérive domine encore notre monde, trois décennies plus tard. Même si elle a causé nombre de catastrophes sociales, environnementales et économiques. Celle qui vient de frapper Lac-Mégantic en fait partie, bien sûr, mais il ne faudrait pas oublier l’Exxon Valdez, la faillite des banques Barings et Lehman Brothers, le lamentable effondrement du réseau nucléaire japonais en général et de Fukushima en particulier, l’implosion de la plateforme pétrolière BP dans le golfe du Mexique, la crise financière de 2008 et son cortège de véhicules financiers bidons, etc. Toutes ces catastrophes, et bien d’autres encore, découlent de la même cause. Notre obsession pour la négation de l’État a eu ses effets en minant nos droits, en menaçant notre sécurité et en compromettant la viabilité de notre environnement, rien de moins. L’ampleur de la catastrophe qui a frappé nos voisins de Lac-Mégantic commande la remise en question d’une idéologie malsaine et erronée dont nous nous sommes fait les larbins depuis trop longtemps. Outre les trop nombreuses et irréparables pertes de vies, les travaux de dépollution coûteront au moins 500 millions et exigeront des années, et ce montant ne comprend pas la reconstruction du cœur de la ville. Quelque 80 % des 7,2 millions de litres de pétrole que transportait ce train, propriété d’intérêts américains, ont fui. Cela représente près de 6 millions de litres. Ces hydrocarbures ont affecté « l’air, l’eau et le sol », a souligné le ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (MDDEFP). En comparaison, la rupture d’un oléoduc exploité par la pétrolière Enbridge, en 2010, s’est traduite par la fuite d’environ 4 millions de litres de brut lourd dans la rivière Kalamazoo, au Michigan. Trois ans et un milliard de dollars plus tard, le nettoyage n’est toujours pas terminé. Bref, malgré ce que certains prétendent actuellement, le transport d’hydrocarbures par pipeline n’est probablement pas beaucoup plus sécuritaire que le convoyage ferroviaire. Or, le territoire de notre Armandie est actuellement traversé par des pipelines, et les compagnies qui les exploitent ont des projets d’expansion. Il importe que les élus locaux et les citoyens prennent la parole à ce sujet. Nous devons reprendre en main notre destin collectif avant qu’il ne soit irrémédiablement compromis. Il faut mettre un terme à l’erreur de la déréglementation, et il faut le faire maintenant.

Qui paiera la facture ?

Bien que la municipalité de Lac-Mégantic ait émis deux mises en demeure à l’endroit des entreprises responsables et que le MDDEFP, en vertu des pouvoirs que la Loi sur la qualité de l’environnement confère au ministre, y est allé d’une « ordonnance » qui oblige les entreprises « responsables » du déversement à payer pour toutes les opérations de nettoyage et de restauration, nous savons tous qu’au bout du compte, nous ferons collectivement les frais du plus gros de la somme  qui sera nécessaire à la réparation minimale des dégâts. Cette ordonnance vise la Maine and Atlantic Railway Corporation (MMA), ainsi que les entreprises pétrolières propriétaires de la cargaison qui a « souillé » la nature estrienne. Il y a lieu de s’en indigner quand on sait que le conglomérat Halliburton, responsable de l’implosion de la plateforme pétrolière BP dans le golfe du Mexique a joui, il y a deux semaines, d’une hallucinante indulgence après avoir été reconnue coupable d’avoir détruit des preuves afférentes : on lui a imposé une amende de 200 000 $, une somme que cette entreprise gagne plusieurs fois par jour ! Puisque nous devons payer le plus gros de la facture, il serait juste et logique que nous ayons un gros mot à dire au sujet des règles entourant l’exploitation de nos ressources et les activités commerciales qui s’ensuivent sur nos territoires. On a parlé du principe « pollueur-payeur », mais on ne peut que constater que c’est plutôt l’inverse qui se produit : le pollueur décide des règles du jeu et les pollués assument l’essentiel des frais. Cela doit changer !

Les municipalités s’en mêlent

Illustration par Jean-Pierre Fourez

Le monde municipal canadien se regroupe sous le parapluie de la Fédération canadienne des municipalités (FCM) pour faire pression sur Ottawa afin d’améliorer la sécurité ferroviaire à la suite de la catastrophe de Lac-Mégantic. Un groupe de travail sur la sécurité ferroviaire a été créé le 29 juillet par la FCM. L’objectif du groupe de travail est d’obtenir en tout premier lieu une transparence accrue des compagnies de chemin de fer du Canada relativement aux produits qui transitent sur les territoires des municipalités. « Si on doit être les premiers intervenants en matière de sinistre, il faut savoir à quoi se préparer. La connaissance de ce qui transite dans nos municipalités est essentielle », a fait valoir le président de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), Bernard Généreux, ajoutant qu’il est difficile de « préparer des plans d’urgence en cas d’accident quand on n’a aucune idée des produits qui se trouvent dans un convoi ».

Les municipalités, qui ont exprimé à maintes reprises leur frustration devant le refus des transporteurs de leur dire quelles sont les matières dangereuses qui traversent leurs villes, estiment que cette époque est maintenant révolue. « Nous sommes dans une culture du silence sur cette question et c’est complètement inacceptable », a déploré M. Généreux.

Le président de la FQM lance au passage une première flèche au gouvernement fédéral, qu’il juge complice de cette situation. « Même l’appareil politique a intégré des éléments de concurrence, de secret d’industrie, et on invoque régulièrement des éléments de compétitivité, de concurrence pour justifier le fait que des informations doivent être traitées confidentiellement », a-t-il dit.

La mairesse de Bromont, Pauline Quinlan, qui copréside le groupe de travail, précise : « Il faudrait qu’on puisse immédiatement nous dire, lorsqu’il y a un accident, quels sont les produits qui transitent dans ce convoi. Est-ce que les lois sont encore appropriées ? Est-ce qu’on a fait évoluer le volet législatif au fil des ans ? Quel est le droit de regard que le gouvernement fédéral doit exercer sur ces entreprises ? » s’interroge à voix haute Mme Quinlan.

Son collègue Bernard Généreux se montre beaucoup plus dur à l’endroit d’Ottawa. « Il y a une culture de déréglementation qui est en train de percoler dans l’appareil politique et bureaucratique qu’il faut absolument renverser, dit-il. On voit jusqu’où peut nous mener l’autorégulation. Il faut remettre en question cette façon de faire qui consiste à confier à l’entreprise la responsabilité de gérer ses risques. »

Le président de la FCM, Claude Dauphin, a donc appelé le gouvernement Harper à prendre la balle au bond puisque le moment est propice. « Le gouvernement fédéral doit s’associer étroitement aux municipalités afin d’intervenir efficacement en matière de sécurité ferroviaire, a-t-il dit. Assurer la sécurité du système ferroviaire canadien est incontestablement une responsabilité fédérale, mais cela exige également une coordination minutieuse avec les autres ordres de gouvernement. »

L’Union des municipalités du Québec (UMQ) mobilise présentement les mairesses et les maires afin de revendiquer, auprès des instances responsables, la révision, la modernisation et le renforcement des normes qui encadrent les activités des compagnies ferroviaires et réclamer des mesures de sécurité à mettre en place immédiatement pour garantir la sécurité dans les municipalités traversées par des voies ferrées. Puisque les pressions des élus ne suffiront vraisemblablement pas, l’UMQ a lancé une pétition en ligne, souhaitant maintenant inviter les organismes et les citoyens à joindre leur voix à la sienne afin d’appuyer les demandes du monde municipal. On peut signer la pétition en se rendant sur le site Internet de l’UMQ à www.umq.qc.ca.

 

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