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- Gens d'ici -- In memoriam -

Christian Marcotte : entre culture… et culture

Paulette Vanier

Crédit : Stéphane Lemardelé, Sutton

Si le nom de Christian Marcotte a largement débordé les frontières de la région, c’est grâce à cet événement unique qui, chaque année, réunissait des dizaines de personnes autour de la récolte des quelque 70 000 têtes d’ail qu’il cultivait sur sa terre.

Le parcours de celui qui se désignait avec humour sous le sobriquet de « Vieux Bouc » n’est pas banal. Entre autres choses parce qu’il est arrivé dans la région non pas en voiture, comme tout le monde, mais… à cheval. C’est ainsi que, par une belle journée de l’été 1976, il débarque chez le cinéaste Jean-Pierre Lefèbvre qui, contre le gîte et le couvert de l’homme et de sa bête, l’embauche comme assistant-monteur pour son film Le vieux pays où Raimbaud est mort. Nous sommes en 1976. Christian restera près de dix ans dans la région à se faire éleveur de chèvres et de cochons avant de retourner vivre à Montréal, où il exercera à temps plein le métier de monteur, de son et d’image tour à tour. C’est dans le cadre de ce travail qu’il rencontre le cinéaste Gilles Carles, et devient le monteur de ses films (La postière, Le diable d’Amérique) puis son ami intime. Il travaillera également sur certaines des plus belles productions de l’époque, dont Passiflora, de Fernand Bélanger, et Clandestins, de Denis Chouinard et Nicolas Wadimoff.

Portrait de Christian, extrait du récit graphique Le nouveau monde paysan au Québec, de Stéphane Lemardelé.

Malgré tout, il n’aspire qu’à retourner à la campagne, rêve qui se concrétisera le 5 décembre 2002, avec l’achat, à Pigeon Hill, d’une maison et des cinquante acres y attenant. Il décide alors de se faire producteur d’ail, activité qu’il partage un temps avec son métier de monteur, notamment pour Pas de pays sans paysans, documentaire réalisé en 2005 par Ève Lamont, qui y dénonce les conséquences de l’agriculture industrielle sur la santé de la planète et de ses habitants. Il se trouve que ce thème lui tient particulièrement à cœur.

Cependant, l’effervescence de la ville et les changements technologiques importants que connaît l’industrie du cinéma auront finalement raison de sa carrière et il se consacrera désormais entièrement à sa ferme. Malheureusement décédé d’un cancer en février dernier, il laisse le souvenir d’un être rassembleur, qui aimait par-dessus tout la campagne, mais aussi les gens.

Christian à son arrivée en 1976, avec Blaise, le fils de Jean Pierre Lefebvre

Christian Marcotte avait plaisir à jouer avec les mots culture/agriculture, cette apparente dichotomie entre la culture de l’esprit et celle de la terre. À ses yeux, l’agriculture s’inscrivait dans le champ plus vaste de la culture. Il savait de quoi il parlait, lui qui a longtemps fait la navette entre ces deux univers. La récolte de l’ail, événement annuel qui, à la fin, attirait tellement de gens qu’il devait en refuser (on en a compté jusqu’à 170) en était l’illustration la plus évidente. Gens de campagne, gens de ville, intellectuels, praticiens, artistes, artisans, professionnels, francophones, anglophones, voire hispanophones, jeunes, vieux et entre-deux âges, visages connus et parfaits inconnus, des quidams de tous horizons se réunissaient à la mi-juillet pour qui récolter, qui hisser dans le séchoir les cadres grillagés lourds de têtes d’ail, qui cuisiner, qui accueillir les visiteurs ou qui installer tables, toiles protectrices et éclairage pour le méchoui clôturant invariablement cette journée de dur labeur. Comble de chance, s’il est parfois tombé quelques gouttes de pluie à la fin de la journée, pas une seule fois, en dix-huit ans, il n’a plu avant que l’ail ne soit à l’abri.

Ce rôle de rassembleur qu’il jouait a été admirablement rendu dans Le nouveau monde paysan au Québec, récit graphique de Stéphane Lemardelé paru en 2019 et dont le sujet n’a pas manqué d’intéresser des animateurs tels que Joël Le Bigot et Francis Reddy, sans oublier Marie Montpetit, députée libérale de la circonscription de Maurice-Richard, qui lors de la Commission agriculture, pêcheries, énergie et ressources naturelles sur les pesticides, citait l’ouvrage en recommandant à tous les membres de la commission de le lire.

Christian Marcotte était l’exemple parfait de cette nouvelle paysannerie, éduquée, allumée, consciente des effets de l’agriculture classique sur l’environnement et déterminée à en limiter autant que possible les impacts. Durant toutes ces années où il a cultivé la terre, jamais il n’a eu recours aux engrais, pesticides ou herbicides chimiques. Ce qui n’empêchait pas son ail d’être réputé pour sa qualité et sa longue conservation. À l’instar d’autres producteurs de la filière biologique, il a fait la preuve qu’il est possible de vivre de la terre sans la polluer et sans s’endetter outrageusement. Que la paysannerie peut être autre chose qu’immenses surfaces érodées et drainées à l’excès, que machinerie scandaleusement coûteuse, que monocultures épuisantes pour le sol et nuisibles pour la biodiversité. Sur les 50 acres de sa ferme, un seul était consacré à l’ail, qu’il cultivait sur une rotation de quatre ans, les trois autres acres en culture étant réservés aux engrais verts (fèverole, sarrasin, etc.,) destinés à enrichir le sol. Le reste était composé de prairies et d’un boisé où il s’approvisionnait en bois d’œuvre et de chauffage. Quelques cochons heureux et bien élevés complétaient le tableau.

Christian au champ d’ail

Je n’oublierai jamais ces bons mots qu’un ami, autre artiste aujourd’hui décédé, a eus un jour pour Christian, qu’il ne connaissait pas mais que, au retour de sa journée de garde auprès de son épouse souffrant de démence et séjournant au CHSLD de Bedford, il apercevait dans son champ, coiffé de son inséparable chapeau de paille. « Il évoque pour moi un tableau de Monet. Tu lui diras qu’il me fait le plus grand bien et que je lui en suis infiniment reconnaissant. » Autre preuve que Christian Marcotte se trouvait à la jonction entre culture… et culture.

Remarque :

Nous avons reçu de nombreux témoignages provenant de cultivateurs, producteurs, artisans, artistes, dont quelques grands noms, tous amis de Christian Marcotte désireux de le saluer une dernière fois. Faute d’espace dans la version papier, ils seront publiés sur le site web du journal à l’adresse :

https://journalstarmand.com/christian-marcotte-in-memoriam

 

Le récit graphique
Le nouveau monde paysan au Québec,
de Stéphane Lemardelé, prend pour prétexte la récolte d’ail
à la ferme de Christian Marcotte pour faire

découvrir une nouvelle approche en agriculture.

https://www.la-boite-a-bulles.com/book/386

 

 

 

 

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