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J.A. Fortin, photographe à Bedford

Jef Asnong (*)

A. Fortin à 20 ans

Joseph Alphonse Fortin (1873-1917), photographe, s’est installé à Bedford dès le début de sa carrière. Il avait alors 22 ans. Jusqu’en 1923, il a tenu un studio de photographie.

Quand M. Robert Contant, son petit-neveu, m’a présenté la documentation qu’il avait réunie sur son oncle, j’ai été charmé par le côté dandy et bohême du personnage. N’était-ce pas là un trait qui caractérisait les premiers photographes au tournant des années 1900 ? Souvent, ils adoptaient les vêtements et les allures des artistes-peintres auxquels ils faisaient concurrence.

Prenant connaissance du dossier de l’artiste original qu’a été Joseph Alphonse Fortin, je me suis souvenu de J. A. Martin, photographe, le merveilleux long métrage québécois réalisé par le cinéaste Jean Beaudin. Gagnant de plusieurs prix, le film illustre la vie d’un photographe ambulant du Québec ayant vécu autour de 1900. L’acteur Marcel Sabourin y incarne Joseph-Albert Martin tandis que la comédienne Monique Mercure y tient le rôle de l’épouse. Pour certains, l’œuvre rappelle le bon vieux temps, quand le Québec était avant tout rural et que la nature était pure, nulle saleté industrielle et nulle publicité criarde ne la polluant alors. On pouvait jouir, comme l’écrivait Nelligan, de la paix des champs. Le film montre aussi ce qu’était alors la vie d’un photographe itinérant. Cela ressemble beaucoup à celle qu’a dû mener J. A. Fortin, le territoire d’activité de notre photographe ne se limitant pas à Bedford, mais couvrant une grande partie de l’Estrie.

Les joueurs de cartes de Bedford (gracieuseté de Philippe Fournier)

Joseph Alphonse Fortin, appelé « Phonse » par ses proches, est né le 10 août 1873, probablement à Eastman. Il était le fils de Gilbert Fortin (10 avril 1843 – 4 mars 1932) et d’Alphonsine Laflamme dit Thimineur ou Quemeneur (avril 1850 – 24 août 1923), tous deux inhumés à Eastman.

Gilbert Fortin, un pionnier de Bolton, était rémouleur, parfois itinérant ; en plus des faux, il aiguisait les instruments chirurgicaux du docteur de la place. En outre, c’était un cultivateur et un aubergiste.

À en juger par ses autoportraits, J. A. Fortin était un bel homme, à l’élégance naturelle et qui soignait son image, s’habillant à la parisienne. Il s’affiche parfois avec une aura d’excentricité. Il a débuté sa carrière à Magog, vers la vingtaine, pour la poursuivre à Bedford et ailleurs. Il ne pratiquera jamais un autre métier que celui-là. Une calvitie précoce le vieillira d’une dizaine d’années, ce qui conférera un élément de maturité à son charme naturel.

La photo de son propre mariage constitue une véritable réussite dans le domaine de l’autoportrait. Le 29 mai 1899, à Saint-Enfant-Jésus-du-Mile-End, il épousait Anaïs Saint-Laurent, aussi appelée Anna, fille d’Amable et de Luce Fréchette. Sur la photo, on le voit coiffé d’un huit-reflets (chapeau haut-de-forme en soie noire très brillante) et portant binocles et fine canne en imitation bambou. Son épouse pose, la robe savamment étalée afin de bien en montrer l’ampleur et la broderie qui la garnit ; chapeau fleuri, colifichet coulant en rubans, bouquet aux couleurs vives complètent la tenue de la mariée.

Le mariage d’Anaïs et de Phonse, 1899

Joseph Alphonse Fortin héritera en quelque sorte de son père ce trait de travailleur itinérant. Tout comme son quasi homonyme, J. A. Martin, c’était un artiste plutôt nomade, souvent sur la route, parcourant un vaste territoire, certainement par nécessité d’élargir sa clientèle. La photographie étant un produit nouveau, inhabituel et coûteux, on n’y avait recours que lors des grandes occasions.

Le photographe a exercé son métier en bien des endroits et en bien des ateliers, souvent de façon simultanée, tantôt en partageant un studio avec un collègue, tantôt de façon autonome. Il est probable que, en tournée, il lui arrivée de loger quelques jours chez un confrère.

L’historien Philippe Fournier explique que c’est à l’étage de ce qui a été pendant près d’un siècle la quincaillerie F. E. Best (local de la rue Principale occupé depuis peu par le bar-restaurant L’Interlude) que le photographe aura son premier studio. Il y avait été précédé par un collègue, le photographe J. E. Éthier, qui n’y est resté qu’un an. J. A. Fortin l’occupera de 1895 à 1907, année où il s’installera à l’étage du 23, rue du Pont.

Ce dernier espace avait été aménagé expressément dans le but de combler les besoins en éclairage exigés par le métier de photographe. L’électricité n’étant pas encore disponible à Bedford, on avait installé sur le toit en pente une grande verrière par où la lumière naturelle pouvait pénétrer.

Le studio avec sa verrière au 23, rue du Pont, en 1944 (Philippe Fournier, Bedford Raconté, p. 350)

Là aussi, M. Fortin avait été précédé par un collègue, M. Raymond Barney, le premier à avoir occupé ce studio et ce, dès 1885. Dans la publicité parue dans Le Bedford Times, M. Barney annonce qu’il offre ses services de photographe au meilleur coût possible. Il fait aussi des esquisses au crayon et des peintures à l’huile de tout ordre, y compris tout genre de peinture sur des traîneaux, des wagons, des maisons, etc., et accepte qu’on le paie en bois. Voilà qui nous rappelle à quel point la photographie de l’époque poursuivait une tradition artistique bien établie. Les photographes coloraient aussi leurs photos à la main et n’hésitaient pas à ajouter des cravates et des moustaches aux hommes, des bracelets aux dames et des touches de rouge ici ou là.

A. Fortin en 1895

En 1907, M. Fortin s’installe donc dans ce studio, qui portera son nom jusqu’en 1923. Comme il est décédé en 1917, on suppose que le nom est resté parce que son ancien associé, son beau-frère Anatole Saint-Laurent, ou bien son épouse, perpétuait l’affaire.

En 1923, c’est le photographe Charles-Arthur La Rocque, déjà établi à Bedford, qui aménage dans le studio sous la verrière. Artiste peinte lui aussi, il aurait signé la plupart des tableaux exposés lors des représentations données à la salle Victoria (dans ce qu’on appelait alors le Bloc Cyr, situé sur la rue Principale). En 1941, Paul Le Blanc acquiert son fonds de commerce et s’installe alors au 31, rue Principale.

Remarquons, en passant, que le rez-de-chaussée du 23, rue du Pont a été occupé de 1927 à 1931 par la bijouterie de M. Joseph A. Fournier, père de l’historien Philippe Fournier. Ce bâtiment n’existe plus aujourd’hui ; il a été remplacé en 1955 par le garage Choquette.

  La famille de Napoléon Therrien et Vitaline Coulombe de Pike River, village voisin de Bedford, circa 1900. Les filles portent les noms de Léona (assise), Alexinas et Régina.

Gracieuseté de la municipalité de Pike River

On conserve de J. A. Fortin de nombreuses photographies de personnes bien mises, seules ou en groupe, par exemple les photos de mariage, dont ceux de sa propre famille alors qu’il débutait sa carrière à Eastman. Dans son studio aux lourdes tentures, il fera aussi des compositions savamment orchestrées. S’il s’intéressait aux paysages, ce devait être de façon plutôt restreinte.

À Chambly, il fonde sa publicité sur le fait que la photographie est un art. Il propose des photos à domicile, avec lumière artificielle, qu’il s’agisse de groupes, de réunions de famille, d’intérieurs, de portraits, ces derniers étant également réalisés au crayon et à l’huile. Il vend des cadres. Il met en vente une magnifique collection de vues de Chambly.

Malgré tout, sa vie n’est pas toujours facile : il est souvent surchargé de travail et se voit forcé de s’éloigner régulièrement. Sans compter les petits drames qui affectent ses proches de même que la stérilité qui touche son propre couple.

A. Fortin (à gauche) et amis vers 1906-1907

Si Joseph Alphonse s’était installé à Chambly, c’était surtout en raison de la présence de sa sœur Alphonsine. Toutefois, en 1914, celle-ci quitte l’endroit pour Beauharnois, son mari y ayant obtenu un emploi d’organiste. Le chemin de Chambly menant tout droit à Longueuil, c’est là que J. A. Fortin cherchera à renouveler sa clientèle. À cette époque-là, il apparaît un peu amaigri, affichant une certaine mélancolie. Sa santé ne doit pas être très bonne.

En avril 1916, Mme Albina Boire, sa belle-sœur décède. En plus de son époux, Albert Fortin, elle laisse dans le deuil sept enfants qui, après les funérailles, se disperseront. Joseph Alphonse et Anaïs en accueillent un chez eux, à Longueuil. Ce dernier retrouvera son père le 21 avril 1919, lors du mariage de celui-ci.

M. Robert Contant a fait bien des démarches afin de retrouver l’atelier de J. A. Fortin à Longueuil. Il n’y a plus de trace physique du bâtiment qui était sis au 42-44, rue Saint-Charles. En 1972 et probablement même avant, Longueuil a modifié la numérotation de ses rues. Nous devons au photographe Fortin lui-même de nous avoir laissé une magnifique photo de sa résidence-studio dans cette ville. Elle date de 1915 et, avec ses portraits encadrés ornant les murs extérieurs, elle constitue un beau témoignage d’époque. On peut y reconnaître des membres de la famille, mais aussi des portraits de Léon XIII et de sir Wilfred Laurier, ainsi que images religieuses.

Studio J. A. Fortin à Longueuil vers 1916

Alphonse Fortin décède à Longueuil le 3 janvier 1917. On ne sait rien de la maladie qui l’a emporté. Il n’avait que 44 ans. Le lendemain, La Presse annonce que les funérailles se tiendront à Saint-Antoine de Padoue le 5 janvier. L’inhumation a lieu ce même jour. Après les funérailles, le convoi funèbre emprunte le pont Victoria pour se rendre au cimetière de la Côte-des-Neiges. La dépouille repose dans le lot B 1998, celui des Saint-Laurent. Le nom du photographe ne sera jamais inscrit sur le monument.

Si, pour la rédaction de ce texte, j’ai déployé des efforts particuliers dans le but de présenter une liste aussi complète que possible des endroits où le photographe a œuvré, c’est que je souhaitais signaler que, en ces lieux, on peut trouver des exemples de sa vaste production, témoins des événements, des us, coutumes et modes d’une époque révolue, laquelle production reste peu documentée comparativement à ce qui se fait de nos jours.

Ne resterait-il de sa production artistique que des documents sur papier ? Qu’est-il advenu de son fonds de commerce ? On l’ignore. A-t-il subi le même sort que tant d’autres fonds d’artistes-photographes ayant vécu ces âpres débuts ? On sait que beaucoup ont été détruits afin de récupérer le nitrate d’argent des plaques, leur valeur étant élevée. Bref, il faut interpréter ces mots comme une invitation à se manifester lancée à tous ceux qui posséderaient des photographies signées J. A. Fortin.

Les arts picturaux ont survécu à l’avènement de la photographie. C’est un gain énorme. Contrairement à ce qu’on affirmait quand cette discipline est apparue, à savoir qu’elle ne pouvait être considérée comme un art, les artistes des lentilles, des chambres noires et des éclairages sophistiqués se sont avérés essentiels. Cela aussi c’est une énorme conquête.

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(* )  Je remercie M. Robert Contant pour avoir partagé avec moi son dossier J. A. Fortin, photographe, dossier 51, 35 pages, y compris ses textes et ses photographies. M. Contant est bien connu dans les cercles d’histoire de Longueuil : il a contribué à divers projets historiques, a fait don de documents aux archives de la Société historique et culturelle du Marigot et, durant de longues années, a fait office de guide attitré au Musée de la Co-cathédrale Saint-Antoine de Padoue. Sa collection personnelle d’artefacts anciens était telle que son sous-sol ne pouvait la contenir toute.

Je remercie également M. Philippe Fournier, l’historien méritant de Bedford, pour avoir mis à ma disposition le texte qu’il a consacré à ce photographe dans sa volumineuse étude Bedford Raconté (pages 350, 351 et 462). M. Fournier est l’auteur de plusieurs livres d’histoire de Bedford et de sa région soit Les seigneuries du lac Champlain (2004), La Nouvelle-France au fil des édits (2011), La Gazette des paysans (2013) et Saint-Armand, d’hier à aujourd’hui (2017), en plus de son ouvrage sur Bedford, publié en 2001.

 

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