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- Chaîne d'artistes -

Sur les traces de l’invisible : Hélène Gagnon

Bénédicte Deschamps

« Ça part de très loin », dit Hélène en m’expliquant que, pour elle, le dessin, la nature et l’observation des animaux sont étroitement liés depuis l’enfance. La petite fille qu’elle était savait qu’il y avait dans ce lien une clef qu’elle perdrait ensuite. Aujourd’hui, l’adulte qu’elle est devenue part encore et toujours à la recherche de ce quelque chose de mystérieux et d’indéfinissable, à travers la peinture et l’écriture.

  Après un détour par l’enseignement des arts, Hélène a décidé de chausser définitivement ses bottines d’artiste. C’est en marchant dans la forêt, ou règne ce silence qui permet d’entendre le chuchotement de notre petite voix intérieure, que l’évidence lui est apparue. Si la destination demeure nébuleuse et si le chemin se trace en marchant, elle a du moins comme repères ces petits hasards significatifs qui font partie du langage auquel a recours le monde invisible pour nous confirmer qu’on est sur la bonne voie. Dans la vie d’Hélène, ces synchroniques impliquent plus souvent qu’autrement un animal, dont l’apparition en rêve, en image ou en réalité lui rappelle l’importance de prêter attention aux élans créatifs qui l’habitent.

Il faut voir ses portraits intuitifs de chevaux pour saisir la profondeur de ce lien qui unit sa conscience à celle du règne animal. C’est d’ailleurs lors de son exposition sur ce thème qui a eu lieu l’an dernier à la galerie de la bibliothèque de Dunham que j’ai découvert son travail. J’ai été tout de suite frappée à la fois par la magie, la douceur et l’étonnante candeur qui se dégageaient de ses portraits. Il ne s’agissait pas de représentations réalistes. Au contraire, les chevaux se déclinaient dans des teintes de bleu et de vert, et de leurs yeux émanait une expression quasi humaine, comme si à travers eux se révélait notre propre nature, ou celle de l’artiste, sans filtre, dans une émouvante transparence.  Hélène confirme que le cheval agit comme un miroir. Étant un animal hypersensible, il capte notre énergie, nos émotions, et réagit en conséquence. « Impossible de mentir devant lui, dit-elle. Il perçoit tout ce qu’on cherche à cacher. » Cette invitation à pénétrer dans un espace de vérité permet une qualité de présence qui sort de l’ordinaire. Il n’est donc pas étonnant que ce soit quand elle est concentrée sur son dessin que les chevaux s’approchent d’elle. Son état méditatif semble les attirer. Il faut spécifier que la technique qu’elle privilégie, dite « à l’aveugle », exige à la fois détente et absorption totale, car il s’agit de suivre des yeux le contour du sujet, sans regarder le papier, tandis que la main traduit ce que les yeux captent. Fluides et sensibles, ses croquis témoignent de moments d’union entre l’artiste et son sujet. Cherchant à percer le mystère derrière ces moments magiques, Hélène devine que l’état induit par l’association observation-dessin-cheval lui permet de reconnecter avec sa nature essentielle.

Le processus créatif étant, par définition, une chose en éternelle mouvance, Hélène a cessé cette année de trimbaler ses cahiers de croquis lors de ses escapades. Elle préfère voyager léger pour gravir la montagne, traverser les champs, remonter le lit d’une rivière ou rendre visite aux chevaux, l’important étant de s’imprégner de l’énergie du moment, de son interaction avec le lieu ou l’animal afin que, une fois rentrée, elle n’ait qu’à fermer les yeux et à laisser agir sa mémoire sensorielle. Le crayon est le médium qui lui est le plus naturel. Elle entame ses toiles avec un dessin gestuel, dont elle aime qu’il reste des traces dans l’œuvre finale, puis elle laisse les traits lui suggérer des formes qu’elle fait ensuite ressortir avec la peinture. Le chemin vers l’inconnu sur lequel elle s’engage quand elle crée lui demande de faire constamment confiance à son intuition, à sa partie « sauvage et mystique », mots qu’elle emploie pour qualifier la nature telle qu’elle la ressent et telle qu’elle la perçoit dans les peintures de la Canadienne Emily Carr, son artiste préférée. « Sauvage, dans le sens de non-domestiqué et mystique, dans le sens de mystérieux et chamanique », précise-t’elle. Le mot « chamanique » m’était venu à l’idée en contemplant ses œuvres vu que dans cette vision du monde, humains, animaux, plantes et pierres sont le réceptacle d’une même énergie vitale, consciente et intelligente et, de ce fait, sont intimement liés les uns aux autres. Hélène, qui a découvert ses racines amérindiennes il y a quelques années, dit avoir une affinité avec cette philosophie et conçoit qu’un animal puisse être porteur d’une « médecine », soit d’une force ou d’un enseignement en lien avec l’essence qui lui est propre. Avant de s’ouvrir à la médecine du cheval, elle a cheminé avec le bison, dont la carrure mythique a fait l’objet de son exposition précédente. Celui-ci s’est imposé en surgissant spontanément dans ses dessins à une époque ou la puissance de l’animal et son lien avec le thème de la survie chez les Amérindiens des plaines concordaient avec le besoin de s’affirmer, de lutter pour prendre sa place qu’Hélène ressentait alors. En ce sens, son travail de création, qui se caractérise par l’intuition, l’émotion et l’imagination, est intimement lié à son développement personnel et comporte un élément thérapeutique, non seulement pour elle, mais aussi pour les spectateurs de son œuvre. Elle raconte avec amusement que, lors de son exposition sur les chevaux, les gens allaient directement et spontanément vers une toile, « comme quand tu vas chercher un chien à la SPCA et que le chien t’attend ! » Cette rencontre entre une personne et « son » tableau ne cesse de l’étonner. Après avoir passé de longues heures à travailler en solitaire dans son atelier, elle éprouve d’ailleurs un grand plaisir à partager ses œuvres avec le public.

  En février prochain, elle exposera à la bibliothèque de Bromont une série de croquis, photos et textes intitulée « Cheval-paysage ». En parallèle, elle prépare un livre. L’idée lui a été soufflée par un arbre. Oui, un arbre qu’elle regardait tout en sirotant un café dans cet état d’ouverture qui permet l’inspiration. Cet arbre l’a fait voyager jusqu’à sa maison d’enfance. Et là, quelque chose s’est passé : « Je sentais que j’avais en main  une clef, sans savoir exactement ce qu’elle ouvrait. » Alors, sur les traces de l’invisible, elle s’est mise à écrire.

Dates de l’expo Cheval-paysage : 10 février au 5 avril 2014. Vernissage : 16 février 2014 (14 h à 16 h).

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