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LES TERRES AGRICOLES FRAPPÉES PAR UNE ÉNORME INFLATION

La terre hors de portée de la relève?
Guy Paquin

 

 
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Johanne Ratté

Si Jean Pronovost reprend du service, à la demande du ministre Pierre Paradis, c’est pour sonder le milieu agricole sur l’état de la relève. Sans vouloir couper le trèfle sous les pieds de M. Pronovost, nous avons fait notre tour d’horizon agricole et sommes parvenus à la conclusion suivante : la relève agricole peine à trouver sa place. Or, les raisons sont nombreuses et bien connues du milieu.

Fermes rares et chères

Pour s’établir, les jeunes agriculteurs doivent bien sûr commencer par acheter une terre. Or, des terres, il y en a de moins en moins. En 1961, il y avait au Québec 96 000 fermes. Aujourd’hui, il en reste 31 000. De 1990 à 2013, le nombre de fermes laitières a chuté de 58 %. Il y avait 193 producteurs de dindons en 1982. Il en restait 136 en 2012. Il n’y a, à l’heure actuelle, que 106 producteurs d’œufs au Québec. De 1981 à 2006, le nombre de fermes a chuté de 33 % dans Brome-Missisquoi.

On comprend qu’il y a eu remembrement. Les terres sont donc de plus en plus grandes si bien que la taille moyenne des fermes est passée de 60 hectares en 1961 à 113 en 2006.

Cette rareté crée, comme c’est toujours le cas, la cherté. La valeur des terres agricoles est en pleine inflation : depuis 1996, elle augmente en moyenne de 6 % par année. Selon la Financière Agricole (FA), la valeur moyenne s’est multipliée par 6 entre 1990 et 2013. On pourrait supposer que, comme les terres sont plus grandes, il est normal qu’elles coûtent plus cher à l’achat. Erreur.

Toujours selon la FA, la valeur moyenne des terres agricoles était de 6300 $ l’hectare en 2010. Quatre ans plus tard, c’était le double. Donc l’inflation s’accélère. Dans Brome-Missisquoi, elle a augmenté de 23 % en un an, soit de 2013 à 2014. Ceci n’a rien à voir avec la taille de la ferme.

À ce coût prohibitif, s’ajoute la question de la gestion de l’offre. Si nécessaire soit-elle dans le but de s’assurer un marché suffisamment stable pour certaines productions (le lait, les œufs, la volaille), le prix des quotas est hors de portée des jeunes débutants. À l’heure actuelle, dans le secteur laitier, simplement pour acquérir le nombre de quotas pour une ferme laitière moyenne (77 vaches), il en coûtera près de deux millions de dollars. Dans le secteur du poulet, l’entrée d’un nouveau producteur dans le marché est tout simplement impossible : la raison en est que, depuis quatre ans, aucun quota de poulet n’a été mis en vente.

Jacques Cartier*, président du Conseil des entrepreneurs agricoles du Québec, résume la situation : « Pour la relève, qu’elle oublie l’idée de s’insérer dans l’agriculture sous gestion de l’offre ! Trop cher ! »

Pourquoi cette inflation du prix des terres ?

Si les terres sont aujourd’hui si chères et que leur prix s’accroit de plus en plus, c’est que certains sont prêts à le payer pour les acquérir. En mars dernier, l’UPA a remis un mémoire à l’État, dans lequel l’organisme souligne l’apparition d’un phénomène d’accaparement des terres par de nouveaux arrivants, spéculateurs fonciers et financiers de haut vol (on prendra ce mot « vol » dans le sens qu’on voudra).

Johanne Ratté
Johanne Ratté

L’UPA cite le cas de l’acquisition des terres agricoles des Sœurs de la Charité (ah, cette belle vertu !) par Cominar, société d’investissement foncier qui a payé 195 000 $ l’hectare ! Pour les sœurs, le vieux dicton s’applique à merveille : charité bien ordonnée commence par soi-même… L’UPA mentionne aussi l’entrée de sociétés privées dans le bal. Pangea, Agriterra et 13 autres sociétés ont acquis 27 000 hectares de terres agricoles depuis cinq ans. Pour l’UPA, voilà une cause majeure de l’inflation qui frappe nos terres.

Mais d’autres ne voient dans cette « financiarisation » de l’accaparement qu’un phénomène marginal. Pascal Hudon, président de la Fédération de la relève agricole du Québec (affiliée à l’UPA), reconnaît que l’arrivée des financiers aggrave le problème. « Ça et l’étalement urbain, qui entraîne une vague spéculative par les promoteurs immobiliers. Mais les vrais responsables, ce sont les producteurs agricoles eux-mêmes. Ils veulent s’agrandir et sont prêts à mettre le paquet pour le faire. »

Jacques Cartier abonde dans ce sens : « Quand des agriculteurs prospères veulent acheter, ils n’ont aucune peine à trouver le financement nécessaire, surtout avec les taux d’intérêts actuels. C’est un marché de vendeurs : pour chaque parcelle en vente, il y a beaucoup d’acheteurs potentiels, alors le vendeur va vers le plus offrant.

« Et les producteurs agricoles sous gestion de l’offre trouvent difficile d’acquérir de nouveaux quotas pour accroître leur chiffre d’affaires. Les quotas à vendre se trouvent difficilement. Que faire ? Tout simplement diversifier la production. Ainsi, un producteur laitier achète la terre d’un voisin et devient aussi producteur céréalier. Il y a là le début d’une intégration horizontale. » Nul besoin de dire que la relève, ici, n’a pas sa place dans ces jeux fort coûteux

La relève, pour s’insérer dans la production agricole d’aujourd’hui, aurait aussi à composer avec les intégrateurs. L’intégration intervient quand quelqu’un d’autre que le producteur agricole dicte les conditions de son travail. C’est le cas quand un contrat exclusif lie le producteur à un seul acheteur de sa production. Ou quand, par exemple, l’abattoir acquiert tout bonnement la ferme d’élevage bovine ou porcine et fait du producteur son salarié. Le tableau qui suit décrit l’importance relative des intégrateurs dans divers marchés.

Tableau : % de la production sous intégration

  • Veau de lait : 100 %
  • Poulet à chair : 74 %
  • Pondeuses : 64 %
  • Porc : 57 %
  • Veau de grain : 47 %
  • Œufs : 28 %
  • Volaille : 27 %

« Nul doute que le grand producteur peut être favorisé par ce système d’intégration, note Benoît Girouard, président d’Union Paysanne. Mais l’intégrateur, carburant aux gros volumes, ne s’intéresse pas au petit producteur, que ce système laissera de côté. » Pareil, donc, pour le petit producteur débutant de la relève, pour lequel l’intégrateur n’a aucun intérêt.

Que faire ?

Pas d’avenir pour la relève agricole ? Pas certain. Dans le prochain numéro du Saint-Armand, nous ferons l’inventaire d’avenues intéressantes, de portes plus ou moins ouvertes pour la relève et de suggestions qui nous ont été faites pour ouvrir tout grand celles qui restent coincées à ce jour. Quoi de tel que de célébrer un avenir nouveau dans un numéro qui célébrera le retour imminent du printemps ?

Johanne Ratté
Johanne Ratté

*Jacques Cartier : Il ne s’agit pas ici, bien sûr, du navigateur français qui a découvert et fondé le Canada, ni d’un écologiste bio illuminé, mais d’un producteur agricole de la région de Sorel, bien connu des agriculteurs et du secteur agroalimentaire contemporain : de 1984 à 2002, il a occupé la fonction d’administrateur de la coopérative Agropur pour ensuite en assurer la présidence de 1992 à 2002. Sous sa gouverne, Agropur est devenue la plus importante coopérative laitière au Canada. M. Cartier a aussi été membre de la Commission de protection du territoire agricole du Québec de 2006 à 2012. Bref, nous avons ici affaire à un véritable témoin et acteur du monde bien réel de l’agriculture québécoise.

Note au lecteur : ce texte a été produit sans aucun additif, engrais chimique, pesticide, hormone ou antibiotique. L’auteur n’a subi ni confinement à l’étable, ni entrave, ni autre cruauté usuellement imposée au bétail. Nous devons cependant reconnaitre qu’il a produit ce travail sans rémunération, comme tous les journalistes du Saint-Armand.

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