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LE PAPIER S’EXPOSE À FRELIGHSBURG

François Renaud

Du 17 juillet au 7 août prochain, Louise Bellier et Marc Thivierge, deux artistes liés par leur amour de la région, leur respect réciproque et leur intérêt pour une même matière, le papier, exposeront leurs œuvres récentes au Centre d’art de Frelighsburg dans le cadre d’une exposition conjointe. Notre chroniqueur a rencontré les deux artistes à tour de rôle.

Née à Bordeaux en France, Louise Bellier est arrivée au Canada au lendemain de la Deuxième guerre mondiale alors qu’elle n’avait que quatre ans. Dans l’entrée de sa demeure de Frelighsburg, une magnifique photo d’un jeune homme appuyé sur le canon d’un char d’assaut retient immédiatement l’attention : c’est une photographie du père de Louise, alors qu’il servait dans la brigade du général Leclerc et qu’il venait de participer à la libération de Paris. Très émouvant.

Et plein de choses sont émouvantes chez Louise. Son parcours d’abord, atypique, partagé entre le cartésianisme scientifique et les émotions liées aux beaux-arts. « Jeune, j’ai hésité entre une carrière scientifique et l’architecture. Je suis devenue opticienne d’ordonnance, sans pour autant abandonner mes velléités artistiques. Au bout de quelques mois, après avoir visité mon bureau, quelques-uns de mes collègues m’ont demandé de les aider à aménager les leurs. Sans m’en rendre compte, tout en continuant d’exercer ma profession, je suis progressivement devenue designer. »

Et quelle designer ! Dans son intérieur, le mobilier, l’aménagement, le choix des tableaux ou des photographies, tout respire un bon goût éclectique : armoire tibétaine, coffre chinois, tapisserie marocaine, photos du Paris d’avant-guerre… Dans un coin de son bureau, une petite commode à quatre tiroirs retient mon attention : « C’est moi qui l’ai dessinée et fait exécuter, me dira Louise. La façade des tiroirs est en ronce de noyer et d’autres détails, en ébène. Je l’ai exposée à la boutique du MOMA à New York et j’en ai vendu quatre ou cinq exemplaires. »

Autre trait émouvant de l’artiste, c’est son ouverture quasi-naïve face à sa démarche artistique. « J’aime à dire que ma première œuvre, qui a pour titre La vie, est un autoportrait. C’est une petite maison fragile, faite de couches de papier superposées, dont les

quatre faces, percées de portes, permettent aux idées et aux influences de circuler librement. La toiture, de forme pyramidale, permet de capter l’énergie en provenance des quatre points cardinaux et de la canaliser vers la pointe du sommet. L’ensemble est posé sur quatre pilotis, lesquels symbolisent la fragilité sur laquelle repose notre édifice psychologique. »

En juillet prochain, Louise Bel-lier en sera à sa troisième exposition au Centre d’art de Frelighsburg. « Ce sont des copains collectionneurs qui, en 2013, m’ont poussée à exposer pour la première fois. Une fois ma décision prise, je n’ai pas hésité une seconde : pour moi, le lieu naturel pour exposer était ici, à Frelighsburg, pas ailleurs. Et cette première exposition a été un succès : j’ai tout vendu… Ce qui m’a poussée à récidiver l’année suivante, avec le même résultat ! »

Ce qui étonne Louise Bellier, c’est que, à partir de Frelighsburg, son travail peut rayonner partout dans le monde des collectionneurs. À sa grande surprise, les acquéreurs de ses œuvres sont originaires des quatre coins du Québec et même d’Europe. « J’ai un collectionneur français qui communique régulièrement avec moi. Il tient absolument à voir mes prochaines œuvres en avant-première, comme beaucoup d’autres collectionneurs d’ailleurs. »

Lorsque nous abordons le thème de l’inspiration et de la réalisation, la réflexion de Louise Bellier sur le sujet est d’une clarté exemplaire. « Ma démarche est circulaire et se divise invariablement en quatre temps, comme une aiguille qui fait le tour du cadran. Le premier quart est consacré à la réflexion, au questionnement : quel thème est-ce que je souhaite aborder ? Quelle pertinence a-t-il ? Quel aspect de ce thème vais-je traiter ? Et, toujours, cette démarche s’inscrit dans un processus onirique où chacune de mes œuvres débouche sur une sorte de rêve éveillé que je m’applique à cristalliser en composant un bref texte poétique qui résume mon émotion. »

Louise entre ensuite dans la seconde phase de son processus créatif : comment incarner son idée ? Quelle image, quel symbole, quelle forme pourra le mieux servir son propos ?

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« La Vie », papier, métal et pierre, 30 cm X 15 cm

En troisième lieu, elle en vient à s’interroger sur les matériaux à utiliser. Même si sa matière de prédilection est le papier, encore faut-il répondre à la question : quel type de papier ? « Le papier est une formidable matière qui se décline dans une grande variété d’épaisseurs, de textures, de teintes. Même s’il y en a une grande diversité sur le marché, il m’arrive régulièrement de fabriquer moi-même les papiers que j’utiliserai dans mes œuvres. Ensuite, je choisis parfois de les texturer, en embossant divers motifs sur une presse à gravure. »

Finalement, la dernière étape, peut-être la plus étonnante dans le cadre d’une démarche artis-tique, est celle de la rencontre avec le public. « Pour moi, c’est un segment indispensable de ma démarche créatrice. Pour accepter de me séparer à jamais d’une œuvre avec laquelle j’aurai vécu une relation intime durant des heures, des jours, parfois des semaines, je dois avoir la certitude que celle-ci trouvera le public qui lui convient, et réciproquement… Jusqu’à maintenant, j’ai été choyée. Lors de mes deux expositions à Frelighsburg, j’ai le sentiment que chaque visiteur a, à un moment donné, trouvé la pièce qui lui parlait, qui l’émouvait. »

En juillet prochain, ne ratez pas ce rendez-vous au Centre d’art de Frelighsburg. Suite à mon bref passage dans l’atelier de Louise Bellier, certaines œuvres, même si elles étaient encore inachevées, ont continué à me hanter durant plusieurs jours.

Pour les gens de Saint-Armand, Marc Thivierge est d’abord le copropriétaire du gîte rural L’École buissonnière de même que le créateur et l’animateur des Halles du quai, au quai de Phillipsburg.

Pour ceux qui le connaissent mieux, Marc est un artiste complètement déjanté qui réalise des œuvres remarquables avec de minuscules bouts de papier. Pour saisir de quoi je parle il suffit de se rendre à l’atelier-galerie de Michel Y situé à l’entrée de Saint-Armand et animé par Michel Guérin. Sur l’un des murs, un imposant tableau de 230 cm X 120 cm offre au premier coup d’œil un profil de poisson. Cependant, en s’approchant, on comprend que chacune des écailles de ce grand poisson est faite de minuscules points de papier coloré, qui proviennent d’une banale perforeuse de bureau, comme celle dont nous nous servions pour perforer les feuilles 8 ½ X 11 à insérer dans

nos cahiers à anneaux ! « Dans une autre vie, j’ai dû être un moine ! », s’exclame Marc Thivierge lorsqu’on évoque ce tour de force de patience et de minutie. « J’ai commencé ce genre de travail il y a plus de 25 ans, en recouvrant des objets usuels de morceaux de papier de plus en plus petits. Puis un jour, j’ai rencontré la peintre Diane Desmarais qui m’a secoué, en me mettant au défi de lâcher le “ bricolage ” pour oser faire de “ vraies œuvres ” d’expression. »

Et ces premières œuvres d’expression, Marc Thivierge les a exposées au Centre d’art de Frelighsburg en 2014, lors d’une exposition conjointe avec la relieuse d’art Marie Grenier. « Le jour où je décrochais mon exposition, j’ai croisé Louise Bellier qui, elle, venait installer ses propres œuvres. Lorsque j’ai vu son travail et qu’elle a vu le mien, ça a été love at first sight et nous avons immédiatement eu l’idée d’exposer ensemble. Nous travaillons tous deux le papier, mais dans une parfaite complémentarité, ce qui nous permet de nous séparer l’espace de la galerie de manière toute naturelle : les œuvres de Louise, en trois dimensions, occuperont le plancher de la pièce, tandis que les miennes seront accrochées aux murs. Une entente parfaite ! »

En ce qui concerne sa démarche, Marc a prévu consacrer plus ou moins la moitié de ses nouvelles œuvres à la mémoire de l’artiste verrier Jean-Pierre Contant, résident de Saint-Armand décédé à la fin de l’été 2010.

« Sans entretenir une véritable relation d’amitié avec Jean-Pierre, j’allais régulièrement chez lui afin de voir ses œuvres et discuter avec lui. À l’époque, c’était le seul être que je connaissais qui arrivait à verbaliser de manière claire les grandes lignes de sa démarche artistique. C’est de lui que j’ai appris que, pour arriver à créer, il faut oser sortir de sa zone de confort, se remettre en question et oser. Oser. Tout oser. Y compris si on ne comprend pas immédiatement pourquoi.

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« J’ai senti ton soleil », papier, 30 x 30 cm

« C’est Jean-Pierre aussi qui m’a appris à éviter les pièges de la recette : ne jamais refaire deux fois la même chose. Avancer. Toujours avancer. Ne jamais revenir sur les rives confortables du connu et du déjà fait. C’est lui aussi qui m’a poussé à remettre ma technique, mes méthodes en question : j’ai eu du succès avec mes petits points de papier, très bien. Maintenant, passons aux petits rectangles ! », conclue Marc dans un grand éclat de rire.

Pourtant c’est bien après ces rencontres privilégiées qu’il a eu l’idée de réaliser des œuvres qui devaient rendre hommage à Jean-Pierre Contant. « Nous avions acheté un vitrail de Jean-Pierre que nous avions installé sur la terrasse arrière de l’École buissonnière. Chaque fois que nos visiteurs passaient un petit moment sur la terrasse, ils étaient inévitablement happés par cette œuvre. Ils se mettaient à poser des questions sur l’artiste, à s’émerveiller des formes, de la technique, de la lumière et, surtout, à discuter de l’effet que cette expérience esthétique produisait sur eux. Moi-même, j’ai commencé à regarder cette œuvre avec un œil différent et à m’interroger sur la matière, sa composition, sa structure.

« À partir de là, j’ai ressorti le catalogue qui avait été publié suite à son exposition au Musée du Marché Bonsecours et je l’ai feuilleté attentivement afin de reprendre contact avec le travail de Jean-Pierre et étudier ses pièces une à une. Cette expérience m’a donné un tel coup de pied au cul que j’ai décidé de faire une série d’œuvres qui allaient me rapprocher de lui.

« En juillet prochain, je compte présenter une vingtaine d’œuvres, dont huit ou neuf porteront les traces évidentes de l’influence de Jean-Pierre. Bien sûr, lui jonglait avec la lumière et la transparence, ce qui ne sera pas mon cas. Pour résumer la démarche, disons que mes œuvres porteront les traces de son influence géométrique et structurelle, tandis que les couleurs seront signées Marc Thivierge ! »

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