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- Édito -

Le loup serait-il encore dans la bergerie ?

Pierre Lefrançois

Les agriculteurs le savent depuis longtemps : ceux et celles qui les conseillent en matière agricole sont, dans 80 % des cas, des agronomes payés par les entreprises qui vendent des semences, des engrais et des pesticides. En d’autres termes, la très grande majorité des agronomes qui « prescrivent » semences, engrais et pesticides, calendrier et protocole de plantation ou d’application, sont liés aux producteurs, fabricants et distributeurs de ces produits. D’une manière ou d’une autre, ils touchent des commissions, ristournes, avantages ou autres cadeaux associés, par exemple, à la quantité « prescrite » de poches de semences de maïs transgénique, lesquelles sont enrobées de pesticides néonicotinoïdes dont on sait aujourd’hui qu’ils sont  responsables, au moins en partie, de la mortalité accrue des insectes polinisateurs.

Une telle pratique est pourtant contraire à l’article 31 du code de déontologie des agronomes du Québec qui indique qu’« un agronome doit s’abstenir de recevoir, en plus de la rémunération à laquelle il a droit, tout avantage, ristourne ou commission relatifs à l’exercice de sa profession ». La chose est connue dans les milieux agricoles, mais les autorités ministérielles, et même l’Ordre des agronomes du Québec, ferment pudiquement les yeux devant de telles entorses à l’éthique professionnelle.

Comme si ça n’était pas assez, on apprenait récemment que les conseils d’administration de la très vaste majorité des centres de recherche scientifique en agriculture, qui sont largement soutenus par les fonds publics, sont noyautés par des entreprises qui produisent et vendent des semences, engrais et pesticides. En effet, la plupart des centres financés par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) sont administrés par une majorité de représentants de l’industrie, dont plusieurs sont des lobbyistes à la solde de cette industrie. Depuis une dizaine d’années, le ministère a progressivement abandonné les pouvoirs qu’il y détenait. Ses représentants, quand il y en a, ne sont que des observateurs sans droit de vote.

C’est précisément ce que dénonçait l’agronome Louis Robert, un professionnel à l’emploi du MAPAQ depuis plus de 30 ans qui exerçait en Montérégie-Est et a sonné l’alarme quant à l’ingérence de lobbyistes pro-pesticides au sein du Centre de recherche sur les grains (CÉROM). Rappelons que le CÉROM est financé à 68 % par l’État. Pourtant, sur ses dix administrateurs, six sont des représentants de l’industrie, parmi lesquels quatre sont des lobbyistes actifs ; quant au ministère, il n’y exerce aucun droit de vote.

En conséquence de ces révélations, Louis Robert a été congédié et, malgré une pétition demandant sa réintégration et qui a recueilli à ce jour près de 55 000 signatures, le ministre de l’agriculture ne semble pas disposé à revenir sur ce congédiement. Contre toute attente, le président du conseil d’administration du CÉROM est toujours en poste, et le sous-ministre responsable du congédiement du lanceur d’alerte vient tout juste d’être confirmé dans ses fonctions… par le ministre lui-même.

Que faire maintenant ?

Michel Duval, président de l’Ordre des agronomes du Québec (OAQ), admet qu’ « il est possible qu’il y ait des sources de conflits d’intérêts ». « Il y a des chiffres qui ne font pas notre bonheur, dit-il. On a trouvé dans une entreprise des gens qui étaient rémunérés 100 % à la commission. Ça donne comme apparence qu’il y a un intérêt personnel à la vente du produit. » Ce ne sont pas des apparences, monsieur Duval, c’est un cas patent d’infraction à votre code de déontologie ! L’OAQ a mandaté un comité d’experts universitaires pour faire des recommandations à cet égard. Son rapport est attendu d’ici la fin de l’année.

Quant à monsieur André Lamontagne, ministre de l’Agriculture du Québec, il estime que « c’est certainement très préoccupant » et son gouvernement a fini par voter en faveur de la tenue d’une commission parlementaire sur l’utilisation des pesticides au Québec, comme le proposait le Parti québécois. Cependant, la commission ne se penchera pas directement sur les enjeux d’indépendance concernant les agronomes et les centres de recherche.

Toute cette affaire a poussé Louis Robert à briguer la présidence de l’OAQ afin de tenter de déloger Michel Duval, qui se représente à l’élection du 9 mai.

Louis Robert propose d’importants changements. Il souhaite notamment « que l’agronome responsable de la recommandation ne soit pas rémunéré d’une façon ou d’une autre par une société impliquée dans la fabrication, la distribution ou la vente d’intrants ». Il pense pouvoir mettre au pas l’industrie et souhaite s’inspirer de la France, qui a récemment voté une loi qui interdit à un agronome d’être à la fois vendeur et conseiller.

Pour sa part, Michel Duval dit ne pas être prêt à aller aussi loin pour le moment. « Je ne vous dis pas qu’on n’ira jamais à ce point-là, mais pour l’instant, on n’est pas rendus là », a-t-il déclaré.

Force est de constater que le loup est encore dans la bergerie. Qu’avez-vous l’intention de faire maintenant, monsieur le ministre ?

 

 

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