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La princesse Salm-Salm de Philipsburg : Agnès Élizabeth Winona Leclercq Joy (1840-1912)

Le Missisquoi
Dominic Soulié, coordonnateur du Centre historique de St-Armand

Voici donc la dernière partie de l’histoire surprenante et tombée dans l’oubli de la princesse Salm-Salm qui est née en 1840 et a passé sa jeunesse à Philipsburg. Dans les précédents numéros du Journal, nous avons pu suivre pas à pas le parcours d’Agnès Joy, jeune paysanne métisse de Philipsburg au destin inusité et pour le moins rocambolesque. M. Luc Chartrand, qui fit un travail colossal de recherche sur le sujet, publia en 1979 dans le magazine Châtelaine un article dont nous nous sommes inspirés pour rédiger ce texte.

La voici donc devenue princesse en vertu de son mariage avec, vous vous en souvenez, le prince Félix Constantin Népomucene zu Salm-Salm.

Nous pourrions consacrer à notre princesse plusieurs articles et ce, pendant des années, tant son curriculum vitae est époustouflant ! De nombreuses chroniques historiques en font mention, telle celle de l’écrivaine Juliana Von Stockhausen, qui la surnommera plus tard « la princesse aux fusils ». Ou encore l’édition de 1912 de l’encyclopédie Canadian Men and Women of the Time qui confirme son incroyable histoire. Agnès Joy ne se contenta pas d’accéder à la cour d’une des plus prestigieuses principautés de Prusse, elle se distingua lors de la guerre de Sécession, aux États-Unis. Consternée par le manque d’organisation et l’insouciance du personnel dans un hôpital militaire, elle se rend plaider la cause des malades et obtient du gouverneur de l’Illinois une nomination de capitaine, une solde d’officier, et la responsabilité de réorganiser tous les services médicaux ! En plus d’être servie par une beauté remarquable, elle avait du « front tout autour de la tête », comme on dit chez nous.

À la fin de la guerre de Sécession, les militaires américains de carrière vont prêter main-forte au général Juarez qui se bat depuis 1862 avec ses guérilleros contre le régime colonial de Maximilien, parachuté là par Napoléon III. Pour le prince de Salm-Salm, les choses ne sont pas aussi simples, Maximilien étant le frère de l’empereur austro-hongrois Franz-Joseph, lui-même ami des princes de Salm-Salm. Par sens de l’honneur, fidélité, et autres valeurs, Félix joint les troupes du souverain en difficulté, dont il devient l’aide de camp et le seul soutien étranger. La situation militaire se corse rapidement, et fin 1866, l’empereur est cantonné dans la petite ville de Queretaro, avec une poignée de partisans, et son aide de camp. En avril 1867, la ville est prise, Maximilien et Félix faits prisonniers et condamnés à mort. Pendant tout le siège de la ville, Agnès fait les cents pas et ronge son frein à Mexico. Quand elle apprend la mauvaise nouvelle, et malgré les supplications de son entourage, elle part à cheval, revolver en poche, dans le but de sortir Felix et Maximilien du pétrin…Pendant deux mois, elle multiplie les démarches, harcèle les principaux chefs révolutionnaires, risque sa vie sur des chemins poussiéreux et arides, remue ciel et terre pour parvenir à ses fins. Le commandant Escobeto dira à la suite d’une rencontre : « Je préfère m’opposer à un bataillon impérial que de rencontrer la princesse de Salm-Salm en colère ». Elle ose, même à la suite d’un complot d’évasion manqué et découvert par les généraux, se présenter une fois de plus devant le général Juarez, qui lui dit finalement : « L’empereur doit mourir, mais votre mari sera sauf ». Le 19 juin 1867, avant de se présenter devant le peloton d’exécution, Maximilien rédige une lettre par laquelle il décore Agnès Le Clercq de l’ordre de San Carlos.

Elle jouera encore un rôle héroïque et sera presque honorée lors de la guerre franco-prusse, le roi de Prusse lui-même songeant à lui remettre la croix de fer, une des plus prestigieuses décorations du pays. Mais, malheureusement, les femmes n’avaient pas droit à cet honneur…

Nous savons qu’elle perdit son prince, tué lors de la bataille de Gravelotte. Félix zu Salm-Salm avait réintégré l’armée prussienne lorsque la guerre éclata contre la France en 1870. Le 21 août, la princesse recevait une lettre lui annonçant la triste nouvelle de la mort de son mari ayant succombé à de nombreuses blessures. La dernière lettre d’amour qu’elle reçut fut une carte postale rédigée immédiatement avant la bataille de Gravelotte : « Dans une heure, nous entreprendrons la grande bataille. Avec l’aide de Dieu, nous nous reverrons. Mais si je devais être tué, Agnès chérie, j’implore ton pardon pour tous les tracas que je t’ai causés et sache que je t’ai toujours aimée et que j’emporte ce seul amour dans ma tombe. Mon frère prendra soin de toi. Garde un bon souvenir de moi. De tout mon cœur. Ton sincère mari qui t’aime. Félix. »

On n’en sait guère plus sur la fin de sa vie. Elle se remarie avec un certain Charles Heneage, attaché à l’ambassade d’Angleterre, mais se sépare de lui peu après car il souffre d’une maladie mentale.

La princesse est morte le 12 décembre 1912 à Karlsruhe, en Allemagne. Elle n’avait pas oublié le Québec puisqu’elle demanda que l’on ramène ses cendres à Philipsburg. On n’exécuta jamais ses dernières volontés. Des recherches récentes (2002) nous ont permis de retrouver sa tombe, en Allemagne, et malgré les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, son lieu de sépulture est demeuré intact. Nous avons localisé le site à Bonn, tout près de la gare centrale de la ville. Le dossier reste ouvert : Y a-t-il des citoyens d’aujourd’hui ou de demain qui entreprendront des démarches afin de satisfaire les dernières volontés de cette grande dame aux origines bien modestes, bien de chez nous ? Pour plusieurs d’entre nous, qui avons le sentiment et la fierté de nous dire que puisque c’est ici qu’elle a commencé son long et fabuleux périple, et que ses dernières pensées se dirigèrent vers nous, à Saint-Armand/Philipsburg, la seule chose qui nous reste encore à faire, pour honorer sa mémoire, c’est bien d’aller la chercher là où elle nous attend, depuis presque un siècle, et de la ramener se reposer en paix, ici, dans le beau cimetière de la rue South, auprès des personnes qu’elle a connues et aimées.

(Si cette histoire et ce projet vous intéresse, ou si vous voulez exprimer votre opinion, ou vous joindre à d’autres pour étudier la possibilité de rapatrier la princesse Salm-Salm, laissez votre nom ou commentaire au 248-3393.)

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