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- Dossier Eau -

Qu’est-ce qui pollue la baie Missisquoi ?

Pierre Lefrançois

Des algues bleues aux abords du Lac Selby à Dunham

Les données dont nous disposons actuellement permettent d’identifier trois sources principales de pollution qui menacent l’intégrité des cours d’eau de notre territoire et, ultimement, de la baie Missisquoi, dans laquelle ils se déversent : les cyanobactéries, les coliformes fécaux et les résidus de pesticides. Il importe de bien comprendre ces trois formes de contamination afin de savoir où et comment il faut agir pour enrayer la détérioration de nos cours d’eau, puis les assainir.

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Les cyanobactéries vivent depuis des millénaires au fond de la baie sans pour autant faire de dégâts. Mais lorsque de fortes quantités de phosphore se retrouvent dans l’eau, ces vieilles colonies de cyanobactéries produisent des fleurs d’eau, se manifestant par une prolifération d’ « écume » qu’on appelle « algues bleuvert ». L’ennui, c’est que plusieurs espèces de cyanobactéries produisent des fleurs d’eau qui renferment des substances toxiques, les cyanotoxines, lesquelles affectent les mammifères et les humains par simple contact. A-t-on besoin d’ajouter qu’il serait impensable de boire une eau contaminée par ces cyanotoxines ou de consommer du poisson ayant frayé dans les eaux qui les abritent ?

Ces cyanotoxines apparaissent donc lorsque les apports en phosphore augmentent de manière importante. Mais d’où provient tout ce phosphore ? Dans le bassin versant de la rivière aux Brochets, l’agriculture en est de loin la principale source, notamment les grandes cultures de maïs et de soya, les cultures céréalières et les pâturages destinés aux animaux qui, bien qu’ils n’occupent que 22 % du territoire, contribuent à 69 % de la charge en phosphore. De manière plus spécifique, 50 % de la charge totale en phosphore provient de terres qui représentent moins de 10 % de la superficie du bassin versant de la rivière aux Brochets.vol12no2_oct_nov_2014_5

Les sols à nu représentent la source la plus importante, en raison du ruissellement des eaux de surface vers les cours d’eau. C’est un exemple patent de pollution diffuse (voir l’encadré). Des chercheurs de l’université McGill ont démontré que la période de la fonte des neiges et celle qui suit les récoltes, où les sols sont laissés à nu, contribuent chaque année à 82 % du phosphore rejeté par la rivière aux Brochets dans la baie Missisquoi. En d’autres mots, en 75 jours environ, la baie reçoit autour de 60 % de toutes les charges de phosphore de l’année. Or, les fleurs d’eau se produisent invariablement à ces périodes.

Par ordre d’importance, la culture du maïs, du soya et des céréales, de même que les pâturages représentent 88,15 % des apports en phosphore dans le bassin de la rivière aux Brochets. Les zones urbanisées y contribuent pour 11 %, l’ensemble des forêts pour 0,88 % et les cultures maraîchères, les vergers et les vignobles réunis pour 0,25 %. Les rejets d’eaux usées provenant des zones urbanisées constituent la principale source de pollution ponctuelle (voir l’encadré) par le phosphore.

Les stations d’épuration municipales et les eaux usées des industries, commerces et institutions font l’objet d’une surveillance étroite de la part du ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) et du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire (MAMOT), afin de s’assurer de l’efficacité des systèmes de traitement et du respect des normes en vigueur. Malgré tout, les stations d’épuration évacuent tout de même des quantités non négligeables de phosphore. De plus, quand les réseaux d’égouts et les systèmes de traitement reçoivent une trop grande quantité d’eau en même temps, les ouvrages de surverse rejettent directement les surplus d’eaux usées dans les cours d’eau, sans pouvoir les traiter. Or, comme nous le verrons plus loin, les épisodes de pluies abondantes risquent de de se multiplier avec les changements climatiques en cours.

Eau potable

L’usine de traitement de l’eau potable de Bedford, qui se trouve au quai de Philipsburg à Saint- Armand, a été contaminée par des cyanotoxines, ce qui a nécessité d’importants investissements pour l’installation d’un système de traitement au charbon activé. Des avis de non-consommation ont été émis en 2002 et 2011, obligeant la ville de Bedford à interrompre l’approvisionnement en eau potable. L’usine fait l’objet d’un suivi serré de la part du MDDELCC et de ses propres gestionnaires. Rappelons que cette station alimente en eau potable la ville de Bedford et les secteurs urbanisés de Philipsburg et Stanbridge-Station.

Activités récréatives

Depuis l’année 2000, la baie figure chaque année sur la liste des plans d’eau affectés par les cyanobactéries. Le premier avis d’interdiction de baignade remonte à l’an 2001. C’est de loin le cas le plus grave au Québec. Depuis 2005, le lac Selby connaît lui aussi des épisodes récurrents de fleurs d’eau, tout comme d’autres lacs et étangs de la région qui reçoivent une lourde charge de phosphore.

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Photo : Johanne Ratté

Depuis 2013, le ministère de la Santé n’émet plus d’avis en cas de dépassement du seuil sécuritaire de cyanotoxines pour les activités récréatives. La population est plutôt invitée à reconnaitre les fleurs d’eau de cyanobactéries de catégorie 2 et à restreindre ses activités de contact avec l’eau contaminée. D’autre part, les gestionnaires de plage, qui ont la responsabilité de protéger les utilisateurs, doivent eux aussi se familiariser avec les nouvelles mesures et restreindre ou fermer leur plage en cas de fleur d’eau visuellement apparente de catégorie 2.  Pourtant, il n’est pas simple de se fier uniquement à la reconnaissance visuelle pour évaluer la toxicité d’une fleur d’eau de cyanobactéries. Les résultats d’une étude menée en 2014 pour le compte du MDDELCC indiquent que, entre 2000 et 2013, les experts qui ont mené les prélèvements d’échantillons d’eau dans la baie se sont très souvent trompés dans leur évaluation visuelle de la gravité des fleurs d’eau : dans 7 % des échantillons, le personnel technique expérimenté n’en a pas vu alors que les résultats de laboratoire démontrent qu’il y en avait, et dans 34 % des échantillons où il croyait en avoir observé, les résultats démontrent qu’il n’y en avait pas. À la lumière de ces données, il est pour le moins troublant que le ministère de la Santé n’émette plus d’avis en cas de dépassement du seuil sécuritaire.

Santé publique

L’Institut national de santé publique a initié, en 2009, une étude visant à documenter chez une population riveraine de lacs touchés par la prolifération de cyanobactéries les symptômes potentiellement liés à leur exposition et à leurs toxines. Les résultats démontrent que les riverains ayant été en contact direct avec ces eaux étaient 2,5 à 2,7 fois plus à risque de souffrir de symptômes gastro-intestinaux (Lévesque et al., 2014). Dans cette étude, seuls les symptômes gastro-intestinaux ont été associés au contact direct avec les plans d’eau touchés Or, les données d’autres études indiquent une augmentation de différents autres symptômes (douleurs musculaires, symptômes cutanés, maux d’oreille) chez les participants dont la résidence est alimentée en eau potable provenant de la baie.

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La contamination des eaux de surface et souterraines par les coliformes fécaux représente également un sérieux problème de santé publique et entraîne des coûts importants pour les communautés locales. Comme leur nom l’indique, ces coliformes proviennent des matières fécales produites par les humains et les animaux à sang chaud. Ce sont des indicateurs de l’existence d’une pollution microbiologique et d’une mauvaise gestion des matières fécales. Les mauvaises pratiques de stockage et d’épandage des déjections animales constituent un risque important de contamination des sources souterraines d’eau potable. Les sites de stockage et d’épandage de déjections animales doivent être séparées des sources d’approvisionnement en eau potable selon des normes établies. Il faut savoir aussi qu’il suffit parfois d’une seule installation septique défectueuse pour contribuer de façon significative aux concentrations de coliformes fécaux dans les eaux de surface. La densité des habitations sur les rives, de même que l’emplacement, le mauvais entretien, voire la nonconformité des installations septiques, aggrave les risques de contamination. Il importe donc grandement de s’assurer de leur conformité.

Eau potable

En 2009, dans trois des cinq réseaux de Notre-Dame-de-Stanbridge assujettis aux suivis de qualité d’eau potable, la population devait faire bouillir son eau potable en conséquence de la pollution fécale. De plus, le puits de l’école Saint-Joseph de Notre- Dame-de-Stanbridge n’est plus utilisé depuis 1988 puisqu’il est contaminé par des coliformes. Par ailleurs, un avis d’ébullition de l’eau du puits de la salle communautaire de Stanbridge-East a été en vigueur durant environ 4 ans (2010 à 2014) suite à une contamination fécale. Rappelons que, à Frelighsburg, l’eau souterraine du puits municipal avait été contaminée par des coliformes fécaux suite à l’inondation de 2006, privant les résidents d’eau potable durant environ six ans.

Activités récréatives

Chaque été, le MDDELCC invite les exploitants de plage à participer au programme Environnement- Plage. Le Ministère et les plages participantes ont le devoir d’informer la population de la qualité bactériologique des eaux de baignade selon les cotes attribuées par le MDDELCC : A (excellente), B (bonne), C (passable) ou D (polluée). Dans le bassin versant, seules deux plages sur huit participent au programme : celle du domaine du lac Libby à Saint-Étiennede- Bolton et celle du camping Kirkland à Venise-en-Québec. Au cours de l’été 2014, cette dernière a été fermée à deux reprises tandis que la première a été fermée une fois. D’autres plages n’échantillonnent pas leur eau de baignade. C’est le cas de celle du camping du Carrefour des Campeurs à Potton, de celle du Camping des chutes Hunter à Frelighsburg et des plages Venise, Champlain et Domaine Florent de Venise-en-Québec.

Ce programme présente plusieurs lacunes : en plus du fait que les responsables des plages ne soient pas tenus d’y participer, les analyses ne sont effectuées que deux à trois fois durant l’été et leurs résultats ne sont affichés que deux semaines plus tard, ce qui accroit les risques pour les utilisateurs. Plusieurs municipalités se sont retirées du programme et assument elles-mêmes les analyses, comme la ville de Sherbrooke, où une fillette de trois ans et demi a frôlé la mort après s’être baignée à la plage publique de Deauville, aux abords de la rivière Magog. L’enfant a été transportée d’urgence à l’hôpital, où les médecins ont diagnostiqué une infection fulgurante à la bactérie E. coli. Le jour où la petite Aimée s’est baignée, le taux de coliformes fécaux était, à certains endroits, cinq fois plus élevé que la limite permise pour la baignade, soit de 200 par 100 ml. Ce jour là, la plage affichait une cote A qui avait été attribuée suite aux analyses effectuées par le MDDELCC deux semaines auparavant.

Enfin, de nombreux citoyens croient que la cote des plages est  valable pour l’ensemble des critères de qualité alors qu’elle ne s’applique en fait qu’à la qualité bactériologique. Ce qui signifie qu’une plage pourrait avoir une cote A mais être contaminée par des fleurs d’eau de cyanobactéries.

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On s’inquiète aussi de la contamination de l’eau par les pesticides (herbicides, insecticides, fongicides, etc.,) et de ses conséquences sur la santé publique et l’environnement. Le bilan des ventes de pesticides pour l’année 2000 indique que 77,9 % de ceux qui sont commercialisés au Québec le sont à des fins de production agricole. Des données produites pour le compte du MDDELCC indiquent que c’est dans les cultures de maïs et de soya qu’on emploie la plus grande quantité de ces substances. Le suivi environnemental effectué par le Ministère depuis le début des années 1990 a donc porté en priorité sur ces cultures. Un grand nombre de pesticides ont été détectés dans l’eau des rivières étudiées. Entre les mois de mai et d’août, on a détecté du métolachlore dans 99 % des échantillons, de l’atrazine dans 97 % d’entre eux, du glyphosate dans 86 %, de l’imazéthapyr dans 79 %, du bentazone dans 75 % et du dicamba dans 61 %. Plus de 15 autres herbicides ont été décelés mais à une fréquence moindre. L’atrazine dépasse occasionnellement le critère de qualité de l’eau (critère de vie aquatique chronique – CVAC), dans 5 à 10 % des échantillons, et le métolachlore, dans moins de 1 % des échantillons.

vol12no2_oct_nov_2014_9L’analyse statistique montre une tendance à la baisse des concentrations médianes d’atrazine, de métolachlore et de dicamba, mais une tendance à la hausse de celles du glyphosate et de l’imazéthapyr. Les concentrations de glyphosate continuent donc d’augmenter, ce phénomène étant lié à l’augmentation des terres vouées à la culture des plantes génétiquement modifiées qui sont tolérantes au glyphosate. L’augmentation de l’imazéthapyr est, quant à elle, liée à l’expansion des superficies de soya.

Les insecticides et les fongicides sont généralement détectés dans moins de 10 % des échantillons. Quoique leur présence soit plus occasionnelle, certains insecticides, comme le chlorpyrifos, le carbaryl et le diazinon, dépassent les critères de qualité de l’eau dans 1 à 5 % des échantillons.

Malgré la baisse des concentrations pour quelques produits, des pics sont encore observés dans l’eau des rivières à l’étude de même que des dépassements des critères de qualité de l’eau, quoique la proportion soit toutefois moins importante qu’au cours de la période 2005 à 2007. Au cours des étés de 2008 à 2010, les critères ont été dépassés 4 à 24 % du temps, selon les années.

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Photo : Johanne Ratté

vol12no2_oct_nov_2014_10Le nombre total des espèces de micro-organismes, qui reflète la diversité biologique du milieu, est faible dans les rivières étudiées. La diversité qui caractérise les milieux sains en est absente. Conjuguée à d’autres facteurs de dégradation du milieu aquatique (mauvaise qualité de l’eau, bande riveraine dégradée ou absente, etc.), la présence de pesticides peut contribuer à cette situation. Selon des études récentes, certains herbicides d’usage courant peuvent produire des effets néfastes sur des espèces aquatiques et ce, à de très faibles concentrations.

Compte tenu de ces divers constats, les auteurs d’une étude produite pour le MDDELCC concluent qu’on ne peut pas parler de véritables gains environnementaux au regard de la contamination des cours d’eau par les pesticides. Ceci nous incite donc à maintenir les efforts en vue d’une réduction de l’usage des pesticides et, en conséquence, des risques qui en découlent. Dans le contexte de sa Stratégie phytosanitaire québécoise en agriculture de 2011-2021, le gouvernement prévoit d’ailleurs plusieurs actions en ce sens. Pour le Ministère, il est aussi prévu de poursuivre le suivi environnemental des rivières afin de vérifier si la qualité de l’eau s’améliorer.

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Des algues bleues aux abords du Lac Selby à Dunham (photo : Hélène Vadeboncoeur)

Les changements climatiques ont déjà, et auront dans le futur, un impact accru sur les charges de phosphore et les taux de coliformes et de pesticides. Il a été démontré que les charges de phosphore vers la baie Missisquoi avaient augmenté de 13 % entre 1991 et 2005. Or, leur hausse pour cette période serait en grande partie due à l’augmentation du débit des rivières. De plus, les événements climatiques extrêmes tels que les pluies torrentielles (ex : l’ouragan Irène) ou les inondations entraînent une hausse importante des charges de phosphore et d’autres matières en suspension dans l’eau. Par exemple, les données recueillies en 2011 indiquent que, suite aux inondations, les charges de phosphore portées par les tributaires de la baie étaient de 1,7 à 2,8 fois supérieures à leur moyenne annuelle. L’augmentation de l’intensité des pluies devrait donc avoir une influence à la hausse.

Les résultats d’une étude réalisée au Vermont quant à l’impact des changements climatiques sur le débit des principaux tributaires de la baie Missisquoi et sur leurs charges en nutriments et matières en suspension donne à penser que, entre 2040 et 2070, les quantités de phosphore augmenteraient d’environ 24 % dans la rivière Missisquoi (pour une augmentation de 11 % du débit de la rivière), de 41 % dans la rivière de la Roche (augmentation de 25 % du débit) et de 17 % dans la rivière aux Brochets (augmentation de 25 % du débit).

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Même remuée, l’eau garde la caractéristique d’une épaisse soupe bleu vert (photo : Johanne Ratté)

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Dans notre numéro des fêtes, nous poursuivrons le dossier en explorant ce qui a été fait à ce jour pour tenter d’enrayer ces principales formes de pollution de nos cours d’eau et ce qu’il reste à faire pour en venir à bout et améliorer significativement la qualité de l’eau et des écosystèmes aquatiques. Nous présenterons les points saillants de la version révisée du Plan directeur de l’eau du bassin versant de la baie Missisquoi. Nous publierons un article de l’agronome local Richard Lauzier, un acteur incontournable des efforts qui ont été faits jusqu’ici sur le plan des pratiques agricoles pour minimiser leur impact, Nous souhaitons également mener une entrevue avec Pierre Paradis, ministre québécois de l’Agriculture, député de Brome-Missisquoi et, rappelons-le, ex-ministre de l’Environnement. Enfin, nous nous pencherons sur la participation de l’État du Vermont aux efforts visant à améliorer la qualité des eaux de la baie Missisquoi. qualité des eaux de la baie Missisquoi.

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