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- Cinéma -

Planète Hollywood

Jacques Godbout

Pendant que l’Europe était en guerre (1939-1945), les États-Unis préparaient, en banlieue de Los Angeles, la conquête du monde par le cinéma. C’est du moins ainsi que Jean-Luc Godard explique l’hégémonie de Hollywood. Mais il y a aussi, à l’origine de ce cinéma, une importante contribution de talents européens venus d’Irlande, de Hongrie, d’Angleterre, d’Italie ou de Tchécoslovaquie ; le cinéma des Majors américains était au départ une aventure mondiale. Depuis, au Québec comme ailleurs, tous ceux qui tournent des films ont en tête ce modèle américain dont surtout, forcément, ceux qui croient s’y opposer.

La petite histoire du cinéma au Canada est celle d’un marché domestique considéré par les États-Unis comme leur appartenant de droit. En fait, Ottawa avait conclu un accord par lequel les films de fiction seraient réalisés en Californie et les documentaires par l’Office national du film du Canada. De toute façon, les salles appartenaient majoritairement déjà aux réseaux américains. Ce pacte a tenu bon jusqu’en 1960, quand les réalisateurs du Québec exprimèrent un désir de fictions cinématographiques nationales. Petit à petit le gouvernement du Canada se laissa persuader de subventionner une industrie privée qui se voulait un «  Hollywood du Nord ». Quelque trente ans plus tard, Atom Egoyan présentait ses films à Cannes (en anglais) et Denys Arcand les siens (en français). Ainsi va le Canada des langues officielles, au nom de la symétrie.

On peut dire que le  cinéma québécois a fait ses premiers pas pendant la Révolution tranquille. Quelques films de long métrage avaient été produits au Québec (Séraphin et Aurore !) mais ces aventures avaient été sans lendemain. Par essais et erreurs, avec un entêtement remarquable et un talent de pionniers, la génération des Claude Jutra, Michel Brault, Gilles Carle, Jean Pierre Lefebvre ou Francis Mankiewicz a voulu affirmer une vision personnelle du monde. De jeunes producteurs, dont Claude Godbout, appuyaient avec ferveur cette démarche. Au début ce fut un cinéma de pauvres, parfois un pauvre cinéma, et le public n’accepta pas d’emblée de se reconnaître à l’écran. Mis à part quelques succès (Les Ordres, La vie heureuse de Bernadette, Le temps d’une chasse), le cinéma québécois fut plutôt discret jusqu’au Déclin de l’Empire américain qui fit son tour du monde.

Le succès de Denys Arcand coïncida avec l’arrivée d’une nouvelle génération de cinéastes qui a permis l’explosion du cinéma d’ici.

Comme Charles Binamé ou Luc Dionne, plusieurs de ces réalisateurs et scénaristes ont fait leurs classes à la télévision ou dans la publicité. Ils savent raconter une histoire, n’ont aucun doute sur leur identité et l’univers de la fiction leur est plus familier souvent que la référence documentaire de leurs aînés. C’est ainsi que Denis Villeneuve (Maëlstrom), Philippe Falardeau (Le côté gauche du frigo), Francis Leclerc (Mémoires affectives), Denis Chouinard (L’ange de goudron), Ghislaine Côté (Elles étaient cinq) ou André Turpin (Un crabe dans la tête), tout en étant très différents les uns des autres, réalisent sans conteste des films québécois originaux, des oeuvres fortes et personnelles qui intéressent plus, semble-t-il, que les films français récents.

Reste que 85 % du temps d’écran est occupé par Hollywood, même si les scénarios des films d’ici sont réussis (La grande séduction), que les comédiens québécois sont extraordinaires de vérité (Roy Dupuis) et les techniciens, hyper compétents. En somme, voilà une génération de cinéastes professionnels qui n’improvise plus. La planète Hollywood n’a pas perdu son influence, elle attire toujours des cinéastes d’ici comme Yves Simoneau et Christian Dugay. En réalité le cinéma québécois a quitté l’artisanat pour devenir une industrie selon le modèle américain. Les producteurs sont désormais de plus en plus décisionnels et fouillent les boutiques des antiquaires (Le Survenant, Séraphin, Aurore) ou bien proposent en cascade des films populistes (Les Boys, Elvis Gratton). Ces sujets font recette au box office et consolent les fonctionnaires de Téléfilm ou de la Sodec qui aiment évoquer la rentabilité financière.

Or même un cinéaste adulé comme Denys Arcand travaille avec des contraintes qui ne sont pas celles de la Californie. Le pays a donné naissance à plus de créateurs qu’il ne peut en subventionner avec l’aide au cinéma. C’est à l’évidence un problème démographique : on oublie trop souvent que le contrôle des naissances et l’avortement sont apparus en même temps que le désir de cinéma de la Révolution tranquille. Or le film de fiction coûte cher et demande des spectateurs de plus en plus nombreux. C’est ce qu’avait compris, il y a longtemps, Hollywood, en planifiant d’envahir la planète qui porte désormais son nom.

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