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- Agroforesterie -

Écosystèmes forestiers exceptionnels

Mathieu Voghel-Robert

Photo : Johanne Ratté

En arpentant les routes sinueuses du village, le visiteur de passage peut facilement se laisser charmer par la vue qui lui est offerte. Le spectacle est grandiose : petits champs vallonnés parsemés de nombreux boisés où trône majestueusement le Pinacle, devant les belles Greens Mountains en arrière-plan. Mais il y a deux trésors qu’un passage rapide ne permet pas de voir : une réserve écologique du Ministère du développement durable de l’environnement et des parcs (MDDEP), et une aire protégée du Canada qui est également l’un des 28 refuges d’oiseaux migrateurs de la province. Ces deux endroits sont, avant tout, des écosystèmes forestiers remarquables. Pourtant, ils ne font l’objet d’aucune mention dans les banques de données des ministères provinciaux. Pour en parler avec plus de pertinence, Le Saint-Armand s’est entretenu avec Normand Villeneuve, de la Direction de l’aménagement et de l’environnement forestier du ministère des Ressources naturelles et de la faune (MRNF).

Le Saint-Armand : Le ministère répertorie plusieurs forêts exceptionnelles protégées au Québec, mais il n’y en a presque aucune dans le sud de la province. Comment expliquez-vous cette situation ?

Normand Villeneuve : En fait, le ministère publicise seulement les écosystèmes forestiers exceptionnels (EFE) qui sont protégés en vertu de la Loi sur les forêts. En réalité, il y a beaucoup plus de sites de grande valeur que les 208 qui sont identifiés comme EFE,  parce que la loi ne s’applique qu’aux terres du domaine de l’État. Tout ce qui est en terrain privé n’est donc pas considéré comme EFE par la loi. Comme 98 % des forêts de la Montérégie sont privées, il y a de fortes chances que les forêts de grande valeur soient, elles aussi, privées. Par contre, le ministère y fait tout de même des inventaires et, pour la MRC de Brome Missisquoi, il y a une vingtaine de sites exceptionnels confirmés. C’est une concentration importante par rapport à la taille de la région.

La raison est simple : la plupart des sols n’y ont pas été utilisés pour l’agriculture, contrairement à ce qui se passe dans les MRC voisines comme la Haute-Yamaska, Rouville ou le Haut-Richelieu, où même les derniers boisés ont été exploités. Le niveau de préservation du patrimoine naturel y est élevé, en plus de la situation climatique favorable à la biodiversité. Il y a aussi la proximité avec le lac Champlain, qui permet à des espèces du nord des États-Unis d’élargir leur aire de répartition en profitant du transport par les cours d’eau.

Saint-Armand accueille deux sites dignes de mention : les milieux humides de l’embouchure de la rivière aux Brochets sur la Baie Missisquoi et les collines de Saint-Armand, qui sont des forêts refuges et abritent donc une concentration élevée d’espèces menacées, vulnérables ou rares. Un peu plus loin, à la frontière est de la MRC, le mont Sutton héberge une forêt ancienne remarquable. Il y en a très peu au Québec, celles du sud ayant été perturbées par l’Homme, celles du nord, par les épidémies d’insectes et les incendies. Citons aussi la chênaie rouge qui se trouve dans la région de Sutton ; assez courant au Québec, ce type de peuplement est rare dans cette zone.

Les collines de Saint-Armand représentent le site le plus important de la municipalité. Par la richesse de sa biodiversité, c’est l’une des plus belles érablières à caryer du Québec. La terre calcaire qu’on y trouve en abondance fournit les minéraux dont les végétaux ont besoin pour se développer et se multiplier. Dans le même peuplement – on parle ici d’environ 175 hectares, soit l’équivalent d’un peu plus de 245 terrains de football – le ministère a trouvé une concentration de 30 populations d’espèces menacées ou vulnérables : érable noir, micocoulier occidental, chêne blanc, orme liège, ou de Thomas, Desmodium nudiflorum (plante de la famille des légumineuses), genévrier rouge – chose unique à l’est de l’Outaouais – ail des bois, ginseng et orchidées indigènes. Il y a aussi la réserve écologique de l’embouchure de la rivière aux Brochets, au nord-est de la baie Missisquoi. Ce site possède une riche flore, notamment une sorte de bouton d’or (renoncule à éventail) ainsi que des chênes blancs et bicolores.

S.-A. : Mis à part les conditions favorables et la richesse du sol, comment expliquer la présence de genévriers rouges à Saint-Armand, étant donné que les peuplements les plus proches sont en Outaouais ?

N. V. : Après la dernière grande glaciation, la température a augmenté. Mais depuis les six derniers millénaires, la température globale baisse quoique, depuis les dernières décennies, on parle d’une inversion de la tendance et du réchauffement climatique. Il y avait une distribution plus nordique des aires de répartition. La baisse des températures a créé un retrait vers le sud. Graduellement, les espèces les plus sensibles ont disparu des zones plus nordiques. Seules quelques stations qui présentaient des conditions optimales ont permis la multiplication de certaines espèces isolées. C’est le cas des collines de Saint-Armand.

S.-A. : Comment le ministère s’y prend-il pour protéger un EFE ?

N. V. : Il y a trois étapes à franchir. D’abord, le MRNF doit en faire l’inventaire. Pour protéger, il faut d’abord savoir où sont les EFE. Le ministère partage ensuite ses connaissances avec les propriétaires des boisés concernés. Il faut aussi rendre l’information disponible auprès des groupes de pression qui militent et agissent pour la conservation. Ils ont la capacité d’entreprendre des démarches et de faire circuler l’information beaucoup plus facilement que le ministère. Troisièmement, les organismes qui font la gestion du territoire – MRC, municipalité – doivent aussi être informés pour être en mesure de planifier le développement en fonction des EFE. Ils peuvent vraiment faire une différence parce que c’est eux qui distribuent les permis et orientent le développement et l’aménagement.

Depuis quelques décennies, il y a une révolution tranquille dans la conception des forêts. Ce n’est pas juste des ressources naturelles, mais des écosystèmes en soi. Avec l’adoption de la Convention sur la biodiversité de 1996 par le gouvernement, un groupe de travail a été mis sur pied et a élaboré le concept EFE. On a inventorié toute la forêt québécoise, même la forêt privée. Notre rôle et notre contribution en forêt privée, c’est d’apporter un support technique, d’informer et de sensibiliser. Il y a l’approche coercitive, mais la conservation volontaire, c’est le mot de passe. C’est aussi beaucoup plus réaliste. Dans les années 1980, ça coûtait une fortune à l’État pour acheter, dédommager, délocaliser des propriétaires de forêts. C’est un gouffre sans fond parce qu’ensuite, il faut payer pour l’entretien et la surveillance. Quand c’est fait de façon volontaire, les gens adhèrent au projet collectif et c’est beaucoup moins compliqué. Maintenant, le MRNF offre surtout un support à la demande, mais s’appuie beaucoup plus sur des intermédiaires, comme les groupes de conservation (Canards illimités, par exemple), les MRC et les élus.

S.-A. : Les propriétaires sont-ils réceptifs à l’idée de préserver leur forêt ?

N. V. : Il y a probablement plus de gens qui y sont sensibles que ceux qui ne le sont pas. La plupart sont même contents de collaborer. D’ailleurs, on trouve les sites en forêt privée parce que, dans le passé, il y a eu une succession de gens sensibles à la protection des forêts, sinon les sites seraient déjà développés. Personne ne veut perdre les avantages d’être propriétaire. Il y a des gens qui ne veulent rien savoir, et c’est normal, mais il y en a d’autres qui nous répondent : je protège, mais je ne veux pas avoir à faire avec le gouvernement (signature, acte notarié, plan de préservation, paperasse quoi !). Pour une protection officielle, les gens ont accès à un programme d’aide financière pour la création d’une réserve naturelle, mais c’est très formel et peu rapide. Il y a encore quelques sites à Saint-Armand qui ne sont pas protégés, qui n’ont pas de statut.

« Mais on y tient comme à la prunelle de nos yeux, insiste Réjean Benoît, un des propriétaires d’une partie de la forêt des collines de Saint-Armand. Elle est très très belle, même si on la jardine un peu ! »

Micocoulier occidental

Celtis occidentalis
Celtis occidentalis

Le micocoulier d’Amérique, ou orme bâtard, est un arbre qui atteint généralement 18 mètres et qui pousse souvent en bordure de champ ou en sol calcaire. Par la couleur gris souris de son écorce, il ressemble au hêtre mais s’en distingue par ses protubérances ressemblant à des vers se tortillant. Ses feuilles rappellent celles du cerisier, surtout qu’il produit des petits fruits orangés à bleu noir, dont les oiseaux sont friands. Il s’étend du sud des Grands Lacs au Tennessee.

Caryer cordiforme

Carya cordiformis

Ce grand arbre peut atteindre une trentaine de mètres. Son écorce est semblable à celle des érables, ses feuilles, à celles du frêne. Il produit des noix tellement amères que presque aucun animal ne s’en nourrit.

 

Genévrier de Virginie

Juniperus virginiana

Cet arbre, qu’on appelle aussi « genévrier rouge », est souvent confondu avec le thuya, notre cèdre, auquel il s’apparente par son écorce, son odeur et la forme de ses aiguilles, à cette différence près que ces dernières poussent dans plusieurs directions et sont piquantes.  Contrairement à son nom populaire, il n’a rien de rouge. 

Sanctuaire d’oiseaux

Photo Monique Dupuis

Une partie des collines de Saint-Armand est protégée grâce à la volonté du juge George H. Montgomery, qui a légué certaines de ses terres à l’organisme Protection des oiseaux du Québec, lequel en a fait une réserve naturelle protégée. Le refuge d’oiseaux migrateurs de Philipsburg occupe une autre partie du site et appartient au gouvernement fédéral. Plus de 200 espèces d’oiseaux fréquentent cette forêt.

Embouchure de la rivière aux Brochets

Photo ; Patick Galois et CBM

Une partie du site appartient à Conservation de la nature Québec et est gérée par Conservation Baie Missisquoi, tandis que la réserve écologique appartient au Ministère du Développement durable de l’environnement et des parcs. L’endroit est réputé être un sanctuaire pour la tortue serpentine et, depuis quelques années, on investit beaucoup d’efforts dans la restauration, la sauvegarde et la protection de l’habitat de la tortue molle à épine, espèce menacée dont la population est en déclin. Cette année, les activités de SOS tortue pour nettoyer les sites de ponte et installer des bouées de protection, qui étaient prévues pour les 5, 14 et 19 mai, ont été reportés en raison des fortes crues printanières.

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