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- Conte de Noël -

Conte noir pour réveiller les enfants

Perenoel.world
Jean-Pierre Lefebvre;  Dessins de Jean-Pierre Fourez

Père Noël est tellement vieux que les mythes le rongent davantage chaque année. Mais il était loin de se douter que celle qui s’achève lui réserverait des surprises, pourtant prévisibles, qui modifieraient substantiellement la sereine trajectoire de sa destinée.
Tout d’abord, son fabuleux royaume au Pôle Nord subit les tristes effets de la pollution engendrée par l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta, et ses rennes, dont le si mignon Rudolph dit Nez rouge, sans lesquels il ne peut se déplacer des millions de fois en une nanoseconde la nuit de Noël, se mirent à dépérir puis à mourir les uns après les autres.

En second lieu, ses si gentils, si fidèles, si dévoués lutins, piqués par on ne sait quel malicieux maringouin de la rébellion contre les inégalités sociales dans le monde, de même que devant l’accroissement exponentiel de leur tâche, décidèrent unanimement de demander leur accréditation syndicale. Ce que, bien entendu, Père Noël leur refusa au nom du bonheur séculaire des enfants. Alors, les lutins décidèrent d’aller travailler dans les champs pétrolifères plus au sud.

On imagine sans peine le désarroi, le désespoir, le découragement et la douleur indescriptibles du noble vieillard. Si bien qu’il s’engouffra dans une profonde dépression dont la fidèle et modèle Mère Noëlle, malgré ses soins dévoués et ses gâteries culinaires, ne put l’extirper ; si bien que, par une glaciale nuit arctique sans lune, elle subtilisa la poche à cadeaux de son conjoint, y déposa toutes ses possessions– bien petites – et fuit le domicile conjugal avec une seule idée en tête : prendre une retraite bien méritée en Floride et y ouvrir une boutique de souvenirs de Noël pour agrémenter la vie des snow birds las de jouer au golf et de se chauffer les rides et les poignées d’amour au soleil américain.

On ne peut imaginer, toutefois, le désarroi, le désespoir, le découragement et la douleur incommensurables de Père Noël ment seul, assis dans la gadoue de la banquise ramollie par le réchauffement climatique, seul, la barbe lourde du givre de ses larmes, seul et abattu comme un ouvrier congédié sans préavis après une vie de travail dévoué, il se laissa aller à des pensées aussi noires que l’interminable nuit boréale. Pas un seul psychologue ou psychiatre à qui se confier ! Pas un seul ours polaire pour le dévorer ni le moindre narval pour le transpercer de son éperon !

Il regagna sa modeste demeure. Le suave parfum de Mère Noëlle embaumait encore, comme une brise de nostalgie. Il ouvrit une boîte de fèves au lard qu’il mangea froides avec une jolie cuillère en bois sculpté par Ti-Pit, son lutin favori, presqu’un fils. Il entendait de guillerets grelots tinter, sentait la froide haleine du vent sur ses grosses joues rouges tandis qu’il chevauchait les nuages immaculés dans son traineau magique guidé par ses valeureux rennes ! Les villages et les villes défilaient sous lui en gerbes enneigées de lumière ! Il se posait sur les toits glissants, descendait dans les cheminées brûlantes avec sa grosse poche remplie de cadeaux de rêve, prenait du poids à chaque arrêt en avalant goulûment la collation que les enfants lui avaient laissée près de la cheminée, puis repartait en lorgnant à travers la fenêtre de la chambre à coucher des parents qui, bien souvent, avaient déjà commencé à fêter. Fini tout ça ? Des centaines de millions de gamins et de gamines ne seraient plus récompensés pour avoir obéi même à contrecœur à maman et papa, pour avoir fait leurs devoirs même si farcis de fautes de grammaire et d’orthographe ? Pour ne pas avoir fumé de marijuana, chahuté leurs professeurs, joué plus de trois heures par jour à l’ordinateur, tiré des roches sur le chat de la voisine et volé les condoms de leur père ?

Malgré cette vision apocalyptique, Père Noël s’endormit du profond sommeil du juste qu’on le disait être depuis tant de temps. Il eut sans doute préféré ne jamais se réveiller, aller tout droit au paradis et là, entouré de fées des étoiles plus angéliques les unes que les autres, trôner éternellement pour le plus grand enchantement des enfants du monde entier, sauf ceux des milieux défavorisés ! Toutefois, de fortes secousses d’aspect sismique le ramenèrent sur sa banquise qui craquait de toutes parts tandis que sa chaleureuse chaumière commençait à se désintégrer.

Il se précipita à l’extérieur en évitant de justesse de se faire assommer par la chute d’un acrylique représentant le couple noëllien, cadeau de la plus grande compagnie de boisson gazeuse de la terre. Stupéfaction ! Une gigantesque baleine noire émergeait en pulvérisant la banquise. Non, pas une baleine. Le monstre n’avait ni queue ni fanons, ressemblait plutôt à un long cylindre et brillait légèrement dans la lumière jaunâtre et diffuse des derniers jours de l’automne polaire. Un sous-marin ! Sauvé, Père Noël ! Retrouvant alors l’espoir de sa jeunesse antique, il y alla d’une gigue endiablée, s’en trouva étourdi, s’affala sur la glace et perdit connaissance.

Il ne se réveilla que quelques jours plus tard, bien emmitouflé dans une somptueuse couverture rouge sertie d’une grosse étoile dorée et de quelques petites autres. Il avait toutefois l’impression que l’Arctique lui était tombé sur la tête tellement le crâne lui faisait mal. Il ouvrit un œil embrouillé. Quatre petits hommes en vert l’entouraient. Ils se réjouirent aussitôt du réveil de Père Noël en y allant de commentaires dans une langue aussi inconnue qu’incompréhensible. Il ouvrit l’autre œil, plus net celui-là. D’autres petits hommes, en brun cette fois, s’amenèrent et serrèrent la main des premiers en les congratulant. Puis une femme, pour sa part en gris pâle, survint, s’approcha de la table où il reposait et s’adressa à lui dans sa langue éternelle.

– Le général Tao, commandant du sous-marin nucléaire Wong Tong de la République populaire de Chine, vous souhaite la plus cordiale bienvenue à bord. Il se réjouit de tout cœur que nos sages médecins aient pu vous sauver de l’extinction. Ils ont dû pratiquer sur votre cerveau une délicate opération à la suite de la grave commotion conséquente à votre malencontreuse chute. Soyez persuadé, Père Noël, que nous allons tout mettre en œuvre pour assurer votre bien-être, rétablir vos droits et privilèges, et conclure avec vous un accord commercial qui, à n’en pas douter, saura être profitable à l’humanité entière.

Le Wong Tong emprunta secrètement la mer de Beaufort, de Tchoukhes, de Bering, le Pacifique du nord et parvint enfin en Chine. Pendant le voyage, Père Noël n’avait cessé de prendre du mieux, déplorant cependant qu’on lui imposât un strict régime amaigrissant : dorénavant, l’image universelle du bon et généreux vieillard ne serait plus celle d’un être gourmand et obèse, mais au contraire, afin qu’il devienne un modèle pour toutes et tous, celle d’une créature en bonne santé consciente de son alimentation et de sa condition physique. Père Noël dut ainsi se rendre à l’évidence que les temps avaient changé et que, dorénavant, son bonheur et celui des enfants ne se mesureraient plus à la grosseur de sa bedaine.

C’est également dans le plus grand secret qu’on le transporta en hélicoptère dans le nord-ouest du pays, non loin de la frontière russe, où l’on avait déjà aménagé deux bâtiments rudimentaires bien ternes en comparaison de son luxuriant royaume du Pôle Nord. Le premier serait sa demeure, le second le centre de commande de toutes les opérations liées à la fête de Noël : là, des dizaines de super ordinateurs étaient directement branchés aux usines chinoises de jouets, de mercerie, de vêtements, de produits de beauté, d’outils, d’électronique ainsi que de tous les fabuleux produits que l’on trouve dans les dolloramas de la planète. Pas de rennes, pas de lutins, pas de Mère Noëlle et, tristesse plus amère encore, pas de fées des étoiles. Qu’une poignée d’informaticiens à lunettes piaffant sur leur clavier.

Le jour J arrivé, on assista au plus formidable tsunami de communication à déferler sur le web à ce jour. En quelques heures, tous les médias sociaux et tous les moteurs de recherche furent saturés par la nouvelle. Photos et vidéos à l’appui, on démontrait comment Père Noël avait été miraculeusement sauvé d’une disparition certaine et comment on lui avait refait une santé. On y faisait également grand état de son nouveau royaume cent fois plus fabuleux que le premier (effets spéciaux obligent). Puisque, par ailleurs, le temps des Fêtes approchait et qu’il fallait combler le plus rapidement et efficacement possible les légitimes souhaits des enfants du monde entier, on annonça la mise en ligne immédiate du site perenoel.world où seraient accessibles tous les catalogues de tous les cadeaux imaginables (sous-entendu : fabriqués en Chine). Parallèlement, on lança sur YouTube une vorace campagne de publicité : on y voyait Père Noël serrant la main des personnages politiques les plus influents de la planète ; distribuant des cadeaux dans les bidonvilles de l’Inde, du Mexique, d’Amérique du sud, et de la nourriture aux enfants terrassés par la famine en Afrique ; aidant les sinistrés des inondations de Thaïlande ; participant aux talk-shows américains les plus regardés et y confiant la recette de son miraculeux régime amaigrissant ; bref, il était de tous les spectacles et de toutes les tribunes populaires.

La combine fit instantanément fortune. Les internautes se ruèrent sur perenoel.world et y dépensèrent bien davantage que ne leur permettaient leurs cartes de crédit. Sauf exceptions, certes, comme la plupart des habitants du paisible village de Saint-Armand qui, malgré bien des promesses, ne jouissaient toujours pas de l’internet haute vitesse.

Notre belle et édifiante histoire, malheureusement, n’a pas qu’une fin heureuse. Mère Noëlle, on s’en souviendra, rêvait de prendre une douce retraite en Floride et d’y ouvrir une boutique de souvenirs de Noël ; mais elle n’avait aucune économie et était trop âgée pour trouver du travail, sans compter qu’on la croyait folle en raison de son costume de plus en plus usé. Elle devint simple itinérante et mourut à Noël, pendant la messe de minuit, sur le perron d’une église. Quant aux lutins qui avaient trouvé du travail dans les champs pétrolifères de l’Alberta, l’argent leur monta rapidement à la tête ; ils se mirent à festoyer, se saouler et se droguer et furent pour la plupart incarcérés à vie, sans possibilité de réhabilitation, dans les nouvelles prisons fédérales conservatrices du Canada. Enfin, aux États-Unis il y eut une flambée de chômage, conséquence de la prospérité chinoise, et le pays entra dans la pire récession de son histoire. Mais peu importent ces quelques infortunes mineures que le temps saura rapidement faire oublier. L’essentiel, autant que le ciel, fut que Père Noël survécût à tout prix. Les civilisations passent, les mythes restent, surtout quand ils rapportent

Jean Pierre Lefebvre
Émigré à Saint-Armand depuis quarante-sept ans

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