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- Conte de Noël -

Louis et l’ours

Illustrations de Jean-Pierre Fourez
Guy Paquin

Versailles, le 25 décembre 1700
La messe de minuit avait été splendide. En sortant de la chapelle royale, après l’office divin, le roi Louis XIV chantonnait le superbe Gloria et ses paroles d’espoir : « …Et in terra pax hominibus… », c’est-à-dire : « …Et sur la Terre, paix aux humains… ». Et, donnant le bras à sa compagne, anciennement Françoise d’Aubigné, mais désormais Mme de Maintenon, il se dirigea vers la salle de bal pour le réveillon. Mme de Maintenon n’était plus dans sa prime jeunesse et le roi non plus. Mais la magie de Noël semblait les rajeunir. Et ce ne fut certes pas le seul miracle de ce Noël-là.

conte2Le réveillon de Noël à Versailles était une affaire intime, quasi familiale, juste 250 invités. La table était dressée, le cristal des verres et des carafes chatoyait sous l’éclairage aux flambeaux, les grandes assiettes au chiffre d’or de Louis luisaient sous les bougies et, dans de grands vases, des fleurs et des plumes de paon ajoutaient couleurs et mouvement. Mais, sinon, rien que de très simple.

Louis s’assit à sa place, tout en haut de la table. Toute la cour s’assit aussi. Mais Monseigneur l’archevêque de Rouen se leva pour dire le bénédicité. Mme de Maintenon, qui était un peu dévote, fila discrètement un petit coup de pied dans le tibia sous la table à son amant et voilà le roi debout. Toute la cour se releva aussi. Monseigneur dit le sacré hors d’oeuvre et acheva la prière par une bénédiction. On se rassit, les valets apportèrent les plats et, comme d’habitude, Louis XIV s’empiffra en écoutant distraitement les doux reproches de sa conjointe : « Oh, Louis, vous reprenez du foie gras ! Vous savez comme cela vous fait cauchemarder ! »

« Moi ? Allons donc, je n’ai pas cauchemardé depuis des mois. Il faut dire, mamie, qu’il y a quelques semaines que nous n’avons pas ”dormi” ensemble. »

« Mais vous mangez toujours comme un ogre au souper ! Et après, vous ronflez, vous ronflez, c’est comme, comme une locomotive dans un tunnel ! »

« Une locoquoi ? »

« Locomotive, répéta Mme de Maintenon. »

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

« Je ne sais. C’est sorti tout seul. Ça sonnait bien. »

conte3Louis regarda longuement sa maîtresse comme on reluque quelque chose de bizarre, peut-être même de dangereux. Puis il remit le convoi de sa conversation sur ses rails. « Je disais donc que nous dormons moins souvent ensemble. C’est que je n’ai que 62 ans, moi, je suis vert comme mon grandpère, Henri IV. En passant, il faut dire, ma bonne, que vous n’avez jamais été très portée sur la galipette.

 » Mme de Maintenon avait envie de dire : « Comme la Lavallière ou La Montespan ou la ribambelle de traînées que vous avez lutinées toute votre vie ! » ou « Non, mais tu t’es regardé dans une glace récemment ? », mais c’était une femme d’un tact exquis. Et elle savait que Louis XIV avait parfaitement conscience de son apparence, surtout quand il enlevait son dentier pour dormir ou faire rire ses petits-enfants. La royale compagne se contenta donc de grignoter une aile de poulet et Louis se reversa un grand verre de Monbazillac. Après quoi, d’une discrète poussée de l’index, il rajusta ledit dentier.

« Mon ami, si la reine vous voyait aller avec la carafe, elle ne vous parlerait pas de tout un mois. »

« Vous dites cela pour me faire plaisir ou vous le pensez vraiment ? »

« Oh, votre majesté ! », protesta Françoise. Mais elle sourit tendrement à sa majesté qui mastiquait avec une belle énergie.

En face du roi se trouvait une assez belle dame en robe de taffetas et en chapeau de soie rose enrubanné. « Vous savez, mon frère, dit-elle, qu’à Noël en Suède les gens coupent un sapin, le portent chez-eux et le décorent avec des bougies et des guirlandes. »

« Non mon frère, répondit Louis XIV à Monsieur, Philippe d’Orléans. Je ne le savais pas. Ce doit être très joli, cet arbre de Noël. Vous-même, décoré comme vous êtes, vous pourriez en tenir lieu ici. »

« Oh, répondit Monsieur en rougissant sous son fard, vous me flattez ! Ce que je porte est pourtant tout simple. Je n’étrenne que le chapeau. Le reste, la robe et les bijoux ne sont que du vieux. »

Philippe d’Orléans intimidait grandement Mme de Maintenon, surtout quand il se travestissait. Ce qu’il ne manquait pas de faire les jours de fête. La royale compagne se mit à grignoter avec application, évitant ainsi de même regarder Madame.

Bref, on mangea, on bavarda, on but et on s’alla coucher, chacun chez-soi.

Au milieu de la nuit une pressante nécessité réveilla le roi. Il s’assit sur le bord de son lit, en jaquette et pieds nus et en se frottant les yeux. La sensation qu’il éprouva alors était curieuse.

C’était comme si ses pieds étaient enfoncés dans quelque chose d’affreusement humide et de terriblement froid. Voulant en avoir le coeur net il alluma un bougeoir.

Tout autour de lui, dans sa vaste chambre, les meubles avaient disparu. La commode, les guéridons, les deux bergères (tout cela dans le plus pur style Louis XIV, et attention, pas de l’imitation), tout le reste avait disparu. Au lieu des meubles il y avait une petite forêt de sapins enneigés, décorés de bougies et de guirlandes. Et il avait les deux pieds enfoncés dans 15 centimètres de neige. Au lieu du plafond et du grand lustre de cristal, il y avait la nuit noire vérolée d’étoiles et la plus énorme pleine lune qu’il eut vue, comme piquée juste au sommet du plus grand sapin.

À son âge, le roi avait eu à s’habituer à bien des choses et là encore, bon garçon, il voulait bien faire un effort. Mais quand, d’entre deux sapins, surgit un grand homme vêtu d’une immense peau d’ours, le vase à patience déborda.

« Monsieur, auriez-vous l’obligeance de me dire ce que vous faites dans ma chambre, en pleine nuit, demanda Louis ? »

« De quoi ?, répondit l’autre. »

« Mais enfin vous êtes dans la chambre du roi de France, c’està- dire moi ! Vous sortez de mon cabinet d’aisance, vous me toisez ainsi qu’un oiseau rare, c’est trop ! Je vais appeler mon capitaine des gardes et vous verrez comme ce brave d’Artagnan va vous expulser ! »

vol12no3_dec_2014_janv_2015_3Il y avait toutefois deux obstacles à l’exécution de cette menace. D’abord d’Artagnan était mort depuis 10 ou 12 ans. Ensuite, le cordon servant à appeler le personnel avait disparu. Le lit, la table de nuit aussi.

« Qu’avez-vous fait de mon lit, Monsieur ? »

« Ton lit, ton cabinet d’aisance ? Mon gars, la forêt est à tout le monde et si tu dois faire pipi, prends-toi un arbre, c’est pas ce qui manque. Et puis va chercher ton manteau. Fin décembre, les nuits sont fraîches au bord de la baie. »

Il arrive dans la vie qu’on soit dérouté, mais là, la déroute de Louis était totale, absolue.

« Comment tu t’appelles, demanda patiemment l’homme à la peau d’ours ? » Il regardait Louis avec une expression de pitié presque tendre. « Je suis Louis XIV, roi de France. »

« Ben, voyons ! »

« Et vous, qui êtes-vous ? »

« On me nomme l’Ours-qui- Tousse, Ga-za en Abénaqui. Je suis le chef de bande de tous les Abénaquis du pourtour de la Baie de Missisquoi. Ce sont mes hommes, la bande de Gaza, quoi. » En répondant, l’Ours montrait la forêt environnante.

« Écoutez, M. Kitouss, qui que vous soyez, j’ai envie, j’ai sommeil, j’ai les pieds comme deux glaçons et je ne suis pas connu pour avoir le sens de l’humour très affuté. Alors ayez la courtoisie de disparaître ou de remettre ma chambre en l’état. Cela m’obligerait extrêmement. »

« Écoute mon Quatorze, qui que tu sois, j’ai connu des Français, j’ai connu des fous, mais t’es mon premier Français vraiment fêlé du grelot ! Parlant de grelot, tu grelottes fort. »

« Ouououi », arriva à répondre le roi en claquant des dents. « Viens là, fit l’Ours en ouvrant sa pelisse. » Louis hésitait. L’homme était nu sous son grizzly. « Allez, sans façons, sinon t’es mûr pour le guérisseur et avec le nôtre, tes chances sont minces. »

vol12no3_dec_2014_janv_2015_4Louis se colla sur l’Ours qui referma la pelisse. On était nettement mieux ainsi. On se mit à deviser tout doucement.

L’Ours fit presque toute la conversation tout seul. Il était donc chef des Abénaquis et sa nation n’en menait pas large. Les Blancs n’avaient laissé aux siens qu’une mince bande de terre le long de l’eau et les milices françaises menaçaient de faire rétrécir ce peu comme la peau de chagrin.

« C’est pas pour médire des Français, Monsieur 14, mais on est à comploter avec les Iroquois pour desserrer le noeud coulant qu’on a autour du coup. Parce que la bande de Ga-za ne cesse de rétrécir. Je sais, je sais, les Iroquois, tu vas me dire, ne sont pas des enfants de choeur. Mais nécessité fait loi. »

« Vous devriez pourtant faire la paix avec les Français. Et in terra pax hominibus bonae voluntatis. »

« Peux pas. Pas que je ne voudrais pas. Mais c’est une question de vie ou de mort. Quelle espèce de chef serais-je à abandonner les terres ancestrales pour un principe dans un cantique ? Si vis pacem, para bellum. »

« Attention, M. Kitouss, c’est du Gloria de la sainte messe dont vous parlez ! La sainte messe de Noël ! Et les Iroquois ! »

« On fait avec ce qu’on a. »

C’est à ce moment que le soleil se leva. Il faisait doux, on n’avait plus froid. L’Ours poussa gentiment Louis de sous sa peau. « Bon, mon quatorze, c’est maintenant que nos chemins se séparent. J’ai femme et enfants, et un village à gouverner. » Il serra la main de Louis. Il fit quelques pas en s’éloignant puis se retourna et dit : « T’es tout un numéro, mon Quatorze ! » puis il partit en riant de sa farce.

Louis se retourna. Les sapins avaient disparu, les meubles, les guéridons, les bergères (tout cela dans le plus pur style Louis XIV, et attention, pas de l’imitation) était revenus et son lit douillet était là qui l’attendait. Le roi de France se recoucha puis se releva aussitôt en maugréant. Il alla à son cabinet d’aisance.

Le lendemain le roi convoqua Louvois, son ministre de la guerre. « Les Abénaquis de la baie Missisquoi, en Canada, sont sur le sentier de la guerre, acoquinés avec les Iroquois. Je l’ai su de source sûre, grâce à, grâce à la…la locomotive, voilà ! »

« La locoquoi, Sire ? »

« Je me comprends ! Vous allez leur envoyer un régiment et la milice canadienne. Ces sauvages sont des insoumis, des rebelles. Conséquemment nous allons les anéantir. »

« Si votre Majesté me permet, les Abénaquis sont tout gueux, il ne leur reste plus qu’une mince bande de terre le long des rives. Ils voudraient se rebeller qu’ils ne le pourraient pas. »

« Vous ne connaissez pas leur chef, Kitouss ! Un redoutable, un hypocrite, un comploteur. Allez, exécution ! Voici l’ordre écrit ! »

Le ministre sortit pendant que le roi fredonnait le Gloria de la messe de minuit : « …Et in terra pax… »

Mû par le séculaire voeu de Noël, le ministre décida d’oublier l’ordre écrit dans son tiroir. Le roi l’oublia aussi. Ce fut le dernier miracle de ce Noël 1700. C’est ainsi que les Abénaquis purent garder paisiblement leur petite bande de terre au bord des rives. Tout le monde n’a pas cette chance.

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