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- Chronique littéraire d'Armandie -

UNE LEÇON DE CHASSE

Christian Guay-Poliquin

 Il s’agit d’un tout petit livre qui aborde de grands thèmes. Un récit illustré s’adressant aux jeunes qui ont un pied « dans la cour des grands ». Ou inversement. Car on ne sait plus, avec ce texte, si la littérature jeunesse est faite pour éduquer les lecteurs novices ou pour rappeler certaines vérités à ceux qui ont atteint « l’âge de raison ». C’est par hasard ou presque que je suis tombé sur cette petite plaquette publiée chez Boréal à la fin du siècle dernier (bon, en 1997, ça va). C’est le titre qui s’est jeté devant moi. Comme un chevreuil devant les phares d’une voiture. J’ai ralenti puis j’ai observé cette chose. Je crois que j’aurais pu lire entièrement le récit à ce moment-là, le pied sur les freins, entre ces deux rangées de bibliothèque.

Le nom de l’auteur armandois m’a ensuite convaincu de continuer ma route, d’apporter le livre et de prendre le temps de le lire, bien assis dans mon salon. Mais, sur le chemin du retour, je me demandais bien comment Jacques Godbout parvenait-il à parler de la chasse… aux enfants !

Puis, toujours en marchant vers chez moi, je me suis dit qu’il était bien plus naturel de parler de la chasse aux jeunes curieux que de l’occulter. De toute façon, la chasse ne sait pas se taire. Et c’est l’un de ses grands atouts : elle fait jaser. Ainsi, et depuis très longtemps d’ailleurs, la chasse attise la curiosité, passionne les initiés et fait surgir des histoires.

Mais pourquoi la chasse fascine- t-elle autant ? Je ralentis le pas, je sors précipitamment le livre puis je reprends ma lecture en jetant de brefs coups d’oeil en avant. Parfois, prendre le temps, c’est maintenant. Qui a-t-il dans cette activité qui, rappelons-le, demeure l’une des pratiques les plus anciennes de l’humanité, puisse pousser le jeune protagoniste de Godbout vers un vieux chasseur bourru ? « Tu veux me montrer ? », lui demande-t-il d’emblée.

À ce moment, le vieux chasseur sait, même s’il n’acquiesce pas encore aux requêtes de l’enfant, qu’il devra dépoussiérer ses histoires et ses expériences de chasse. « Première leçon : le devoir d’un bon chasseur est d’aimer manger ce qu’il tue. » Pour des raisons bien évidentes, la mort est l’épicentre de la chasse. Paradoxalement, c’est également pour cela qu’elle dérange… D’où l’importance, tel que le suggère le texte de Godbout, de donner à la mort un sens qui soit intrinsèque à la vie et à sa beauté.

Je m’arrête un instant, lève les yeux et regarde autour de moi. Si cette proximité avec la mort semble parfois insoutenable aux esprits du XXIe siècle, cela n’a pas toujours été le cas. Pendant des siècles, on a accepté la mort comme une évidence de la vie, sans forme d’indignation aucune. En observant un grand respect. Le chasseur de Godbout s’étonne ainsi de voir son jeune apprenti lui parler de ses personnages télévisés qui « tiraient les uns sur les autres, s’écroulaient, saignaient, criaient, mouraient et ressuscitaient ». Comme si notre époque qui souhaitait garder la mort à distance, l’avait, pour cela, banalisée à outrance. Et c’est là le danger. Le danger, enseigne le vieux chasseur à l’enfant, c’est de « confondre le jeu avec la souffrance ». Car on ne rigole pas quand on a « la mort entre ses mains ».

Je me remets à marcher. Sachant très bien que j’aurai parcouru les quelques pages qui restent avant de franchir le seuil de porte. Alors que son jeune ami l’écoute attentivement, le chasseur de Godbout revisite ses souvenirs de chasse. Dans une époque et dans une savane lointaine, dans l’Afrique des grands safaris, il se rappelle de sa passion mordante, de ses imprudences et de ses erreurs. Ces dernières le hantent encore. Elles sont d’ailleurs assez troublantes pour remettre en question le jeune homme qui, en scrutant le spectacle de la nature qui l’entoure, se sent soudainement moins pressé de devenir chasseur.

Je referme le petit bouquin et ouvre la porte de ma demeure. Je me revois, il y a longtemps déjà, interroger énergiquement mes oncles à leur retour de la chasse… Rédigé avec soin et savoir faire, Une leçon de chasse est loin d’être un manuel pour apprenti-chasseur, mais bien une oeuvre qui témoigne de l’émerveillement, des émotions paradoxales et de l’imaginaire qui gravitent immanquablement autour de la chasse. En somme, tel que l’avance José Ortega y Gasset, dans un ouvrage intitulé Méditations sur la chasse, traduit de l’espagnol en 2006 et magnifiquement préfacé par Louis-Gilles Francoeur, « on ne chasse pas pour tuer, mais, au contraire, on tue pour avoir chassé ».

 

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