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- Agriculture -

TEMPÊTE DANS L’INDUSTRIE LAITIÈRE

Charles Benoit
Manifestation des producteurs de lait à la douane de Saint-Armand en octobre
Faut mettre les pendules à l’heure : la ferme impossible*, les fermières et les fermiers d’ici la font exister tous les jours.

On ne peut pas parler d’agriculture à Saint-Armand sans parler de vaches, de beaucoup de vaches. Et, parlant de ces vaches, la question n’est pas tant de savoir comment on pourra s’organiser pour en traire cinq ou dix que de savoir s’il ne faudra pas plutôt en élever mille pour s’accorder à l’agriculture de notre temps.

Il y a 18 fermes laitières à Saint-Armand. Elles produisent, tous les deux jours, près de 35 000 litres de lait pour une valeur annuelle approchant les cinq millions de dollars. Nous trayons environs 800 vaches sur le territoire, en plus de celles qui sont en vacances annuelles et des jeunes destinées à la relève.

La valeur de nos fermes est difficile à évaluer. Juste en quota laitier, il y en a pour près de 20 millions de dollars et on peut présumer que les terres, animaux, machineries et bâtiments consacrés à la production laitière en ajoutent autant, en cette ère de spéculation foncière.

Nos fermes sont petites. Moins de 50 vaches en lactation en moyenne, soit moins que la moyenne québécoise, qui est de 60, et encore moins que la moyenne canadienne, qui est de 80.

Une idée du futur

Puis, juste de l’autre côté de la frontière, il y a le power house du lait : le comté de Franklin au Vermont, qui recoupe en partie le territoire de la seigneurie historique de Saint-Armand, compte plus de 35 000 vaches. En traversant la frontière à Morses Line on arrive chez Craig Rainville et son père qui traient 80 vaches, puis chez Bouchard qui en a un peu moins, mais qui relève le défi du bio. Dans le petit cul-de-sac, les deux frères Rainville doivent bien en avoir plus de 100. En continuant sur la Gore, on trouve un autre Rainville, un Choinière, un Boucher, un Parent, puis encore un Rainville. Sur moins de trois milles d’un chemin d’arrière-pays, il y a plus de vaches que chez nous. À gauche et à droite, sur les petits rangs, on n’arrive pas à compter : des Rainville (encore !), Parent, Fortin, Laroche, Fournier…

Ces belles fermes de 100 à 200 vaches ont été bâties sur le vieux « gagné », à l’époque où le prix du lait était plus élevé chez eux que chez nous. Mais la donne est aujourd’hui différente. En jasant avec eux, on se rend vite compte de l’hécatombe qui se prépare en raison de la chute du prix du lait. Il faut aller un peu plus loin vers St-Albans, Sheldon, ou Berkshire pour avoir une idée du futur. Ici, Rowell garde 1000 vaches. Là, il paraît que St-Pierre dépasse les 3000 têtes. La dernière fois que j’ai rencontré Magnan, il s’en allait rapidement vers 750 mais, comme ça date, qui sait si, aujourd’hui, il n’entrait pas 2000. La modernité compte en milliers  et on parle espagnol dans la salle  de traite.

Les causes de l’hécatombe annoncée

Nous traversons une tempête parfaite, une série d’événements se chevauchant, qui pourraient chambouler nos fermes. Bien sûr, il y a lieu de nous inquiéter de la signature d’ententes de libre-échange avec l’Europe et avec l’Asie-Pacifique, qui poussent le prix du lait à la baisse, mais plus encore d’une entourloupette de nos voisins américains et des multinationales de la transforma tion alimentaire : l’invention du lait diafiltré, un concentré liquide de lait ultra-protéiné.

Le lait, c’est de l’eau, du gras, de la protéine et des sucres. Depuis quelques années, les consommateurs ont redécouvert les vertus du beurre et de la crème. Tant mieux pour nous, mais cela nous a laissés sur les bras une certaine quantité de protéines que l’on doit écouler à petit prix, parce qu’il se produit bien trop de lait dans le monde. Ça déborde de partout. Les prix sont plombés. Les protéines laitières se retrouvent sur les marchés d’exportation, subventionnés, et se vendent présentement à prix de dumping.

C’est la logique des marchés agricoles. Lorsque le prix tombe, le premier réflexe est d’augmenter la production pour maintenir les revenus. Ensuite, on jette un œil au-dessus de l’épaule en espérant qu’il y aura assez de nos voisins qui abandonneront pour que le prix remonte. Ça se passe à l’échelle mondiale. C’est le paradoxe agricole. Et ce sont Nestlé, Lactalis, Saputo, Permalat et autres multinationales du lait qui mènent le bal.

Au Canada, nous avons choisi de nous mettre relativement à l’abri de ce genre de folie grâce à la gestion de l’offre. Nous produisons selon la capacité du marché et nous essayons de négocier un prix du lait qui permet d’en vivre. L’édifice tient mais il craque de partout. Le rapport de force entre les milliers de producteurs laitiers et les multinationales du lait n’est pas en notre faveur. Nous accordons déjà 8 % du marché canadien aux ingrédients laitiers étrangers. Les nouvelles ententes internationales avec l’Europe et  l’Asie-Pacifique réduiront encore plus notre part de la tarte.

Ici, en vertu du système de gestion de l’offre, il est interdit d’importer du lait au pays et les fromageries ne peuvent employer qu’une certaine quantité de protéines laitières, aussi appelées ingrédients laitiers. Or, le lait diafiltré est classé comme ingrédient laitier à la frontière, pour ensuite redevenir du lait à l’usine. Comme nos voisins en ont à ne pas savoir qu’en faire et qu’ils sont subventionnés, la ferme laitière moyenne de Saint-Armand a ainsi perdu environ 10 000 $ en 2015. Ce n’est pas rien. Cela s’ajoute à la baisse de nos revenus sur la partie de notre production qui est alignée sur les prix internationaux, qui sont plus bas que jamais. En tout et pour tout, chacune de nos fermes a subi un manque à gagner de plus de  20 000 $ en 2015. Ça continue et ça empire.

Nous savons où ça nous mène. Pour arriver, il faudra produire plus à meilleur marché. Nos cousins du Vermont en sont capables alors pourquoi ne pas le faire nous aussi ? En travaillant ensemble, par l’action collective, les productrices et producteurs d’ici ont réussi à maintenir leurs petites fermes, mais cela s’est fait en harnachant les plus fous d’entre nous. À l’échelle du Québec, il suffirait de 350 fermes pour nous remplacer tous. L’équilibre de notre modèle agricole est très fragile. Nous l’avons vu dans d’autres productions, chez nos cousins américains ou français, quand ça se met à déraper on ne sait pas où ça peut finir. C’est ce qui nous arrive présentement et c’est ce qui nous mobilise.

* L’auteur fait ici allusion au livre La ferme impossible de Dominic Lamontagne (Éditions Écosociété, 2015) qui fait l’apologie des petites fermes d’autrefois tout en critiquant le modèle agricole industriel actuel.

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