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- Exodus -

Saint-Armand,  la soupe à mémé et les relations humaines

Pierre Charlebois

Photo : Jean-Pierre Fourez

J’ai vécu mon enfance à l’ombre des cheminées de la fonderie Horne de Noranda où je passais les journées de congé scolaire à espérer l’arrivée de mon grand-père ou d’un oncle qui me ferait sortir de la ville. Quand le miracle se produisait, nous allions sur la terre. En Abitibi on ne disait pas aller à la campagne, parce qu’il n’y avait pas de ces vallons cultivés sur un fond boisé de pins et de chênes, pas de troupeaux de vaches non plus parce que la terre était trop pauvre pour les nourrir. Une terre plate arrachée aux épinettes et aux roches sur fond de forêt boréale. On y apprenait quand même l’odeur et la sensation unique du sol qui assèche les mains.

À l’âge de 17 ans, je suis parti aux études dans une plus grande ville où je suis resté toute ma vie. La retraite ouvrant la porte à la réalisation de mes rêves, un irrépressible goût de campagne m’est revenu, inspiré par le vieux souvenir d’une anecdote qu’avait racontée le comédien français Robert Hossein. Habitant Paris, une envie obsédante de la soupe de mémé le poussa à se rendre chez sa mère dans le Jura. Il revint avec les légumes du potager et les conseils de mémé pour réussir la soupe.

Après avoir religieusement suivi la recette, il constata que la soupe ne goûtait pas celle de mémé. Quelques semaines plus tard, il retourna en campagne, persuadé que l’eau de source de la montagne était l’ingrédient qui manquait. De retour à Paris, il se remit au chaudron avec l’eau de source de la montagne et les légumes du potager, et la recette de mémé…. mais ce n’était pas la soupe de mémé. Décidé à tirer l’affaire au clair, il revint à Paris quelques semaines plus tard avec les légumes du potager, l’eau de la montagne… et mémé. Mémé prépara sa soupe, y goûta et déclara : « Ce n’est pas ma soupe, c’est de la soupe de ville. » Winston Churchill avait dit : « L’homme façonne l’espace qui le façonne. » La ville aurait-elle la même influence sur les relations humaines que sur la soupe ? Mon passage de deux ans à Saint-Armand me permet de l’affirmer.

En ville, j’ai croisé tous les jours mes voisins dans les ascenseurs, et je n’ai jamais su ce qu’ils faisaient dans la vie, je ne connaissais même pas leur nom. Ils étaient physiquement proches et pourtant si loin. À Saint-Armand, j’ai découvert que les gens étaient physiquement plus loin, mais beaucoup plus proches. Mes promenades quotidiennes me permettaient de saluer Mme Litjens et son fils Normand. Je pourrais vous décrire leurs travaux quotidiens d’élevage et leur variation selon les saisons. J’avais aussi le temps d’écouter Jacques Benoit au magasin général me raconter comment la vie d’aujourd’hui est encore un peu comme celle d’antan. Les relations de campagne se construisent lentement (pas besoin de tout dire aujourd’hui, nous aurons le temps…) dans un environnement qui favorise l’ouverture. J’ai observé que lorsque les gens de la campagne se parlent, le regard est plus dirigé sur l’environnement que sur le visage de l’interlocuteur. Comme pour intégrer la conversation dans un contexte qui en relativise l’importance. L’économie ne tourne pas rond… so what, il nous reste encore le plus important : les voiliers d’outardes, les troupeaux de chevreuils et de dindons sauvages, l’odeur de la terre de mon premier potager. Saint-Armand, c’est la campagne de tous mes rêves.

J’ai quitté récemment Saint-Armand pour revenir dans mon pays natal. Pas en ville, mais sur le bord d’un magnifique lac. Merci Saint-Armand de m’avoir permis de découvrir la richesse d’un essentiel contact quotidien avec la nature. Merci pour la nouvelle soupe amicale campagnarde (Jean-Pierre, Josiane, Réjean, Lise, Jean-Marie et Nelly, et tous les autres qui viendront) que j’ai très hâte d’accueillir dans ma cabane en Abitibi.

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