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- COVID-19 et son impact -

Les producteurs agricoles inégalement frappés

L’UPA fustige les mesures d’aide gouvernementales
Guy Paquin

Quelques vaches de la ferme laitière d’Houchenée

La COVID-19 n’a pas frappé tous les secteurs de la production agricole également et si les producteurs laitiers ont beaucoup souffert, d’autres s’en tirent mieux jusqu’à présent, comme on le verra dans ce dossier sur la pandémie et notre agriculture. Cependant, l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA) et ses fédérations sont unanimes : les programmes d’aide financière d’urgence offerts par Québec et Ottawa ratent la cible et laissent les producteurs agricoles sans véritable filet protecteur.

« L’aide gouvernementale aux agriculteurs, ça se résume en gros à des prêts ou des reports de remboursements de prêts, tonne Marcel Groleau, président général de l’UPA. Prenons les programmes d’aide à l’embauche de travailleurs agricoles temporaires, surtout pour l’époque des récoltes. J’ai 800 entreprises agricoles inscrites à ces programmes au début août. Je constate l’embauche de 1500 travailleurs, mais on en a besoin de 2 000. Ce que l’on devrait permettre pour stimuler réellement le retour au travail, c’est de permettre aux travailleurs et étudiants de gagner un salaire à la ferme tout en continuant à recevoir la prestation canadienne d’urgence (PCU). »

ferme Missiska

Cette PCU n’a pas la faveur de Marcel Groleau pour deux motifs. D’abord, elle éloigne du travail agricole des gens dont on a bien besoin et ensuite, les propriétaires de fermes y ont difficilement accès. Si votre entreprise n’a pas vécu de fermeture ou si vous n’avez pas été frappé d’un arrêt de travail à cause de la COVID, oubliez-la. Or, on le sait, les exploitations agricoles ne ferment pas, pandémie ou pas. Quelques programmes ont toutefois la bénédiction de l’UPA. Le compte d’urgence pour les entreprises canadiennes en est un. Ce prêt sans intérêt de 40 000 $ remboursable avant 2023 est jugé « utile, surtout pour nos petites fermes ». Le programme de soutien aux entreprises qui ont recours aux travailleurs étrangers temporaires (TET) reçoit aussi la note de passage à l’examen Groleau, « s’il reste simple d’application ». Et les 252 millions de dollars du fédéral, justement pour le milieu agro-alimentaire ? « Ne m’en parlez pas ! » gronde le président de l’UPA !  Nous lui en avons tout de même parlé. « D’abord, sur les 252 millions, 77 vont aux transformateurs alimentaires. Il reste 175 millions pour la ferme. Là-dessus, il y a 100 millions pour les producteurs de porc et de bœuf. Mais les 100 millions vont dans Agri-Relance qui est un programme compensatoire pour des pertes encourues par le producteur. Et pour toucher un seul sou, la province devra justifier des pertes allant au-delà de ce qui est couvert par les programmes actuels. Il y a très peu de chances qu’on voit la couleur de cet argent. « La COVID a mené à la fermeture de certains abattoirs. À un moment, il y avait 100 000 porcs en attente de l’abattoir. Ça signifie que, à la réouverture, les bêtes ne feront pas le poids requis et seront déclassées. C’est là qu’on attend encore l’aide. »

Le lait et la crise d’avril

Cornes et Sabots

En mars, au début de la pandémie au Québec, nous, les consommateurs, avons commencé à accumuler des stocks de toute sortes de choses, au cas où. Les épiceries risquaient-elles de fermer ? Probablement pas, mais on ne sait jamais. Nous avons stocké le papier hygiénique et aussi, curieusement, le lait et la crème. Un excellent mois pour les producteurs de lait qui ont vu la demande augmenter fortement.

Cependant, le couplet suivant de la chanson a pris un ton plus amer. En avril, les hôtels et restos ferment, diverses institutions également. Selon Daniel Gobeil, premier vice-président des producteurs de lait du Québec, ces marchés représentent 35 % de la demande pour le lait au Québec. Ajoutons à cette calamité le fait que nous, les consommateurs, retrouvons notre bon sens et cessons de stocker des biens périssables comme le lait. La demande pour cet aliment s’écroule.

Qu’est-ce qui a surtout poussé la demande vers l’abîme ? « Même en l’absence de chiffres, on peut affirmer sans crainte de se tromper et sans posséder un doctorat en économie que la fermeture des hôtels, des restaurants et des institutions aura été un facteur important, assure Jean Bigué, conseiller syndical pour les producteurs de lait de Montérégie-Est. »

La crise a fait souffrir les producteurs de deux façons. D’abord, le prix payé pour leur lait a plongé en avril et restait fragile fin juillet. Le prix mensuel pour un hectolitre est passé de 83,15 $ en mars à 75,13 $ en avril et a fait du yoyo ensuite, remontant en mai pour retomber en juin et se fixer à 77,31 $ en juillet. Puis, on a dû en jeter pour éviter de noyer le marché et d’aggraver encore la crise des prix. Pendant la seule semaine du 4 au 10 avril, on en a jeté 768 000 litres, une valeur de 614 000 dollars. Heureusement, à compter de mai, la demande s’est solidifiée et les restos ont fini par rouvrir le 15 juin. « Nous avions coupé 2 % dans les quotas de lait en avril, explique Jean Bigué. Quand le marché s’est amélioré, nous avons ajouté deux jours de production par mois en juin et trois en septembre. On respire un peu mieux. »

Peut-être, mais pour combien de temps ? L’ALENA version 2 est entrée en vigueur le 1er août et par cet accord, la part du lait américain augmente dans le marché canadien. Y’en aura pas de facile !

Le plancher des vaches

Caroline Pelletier de la Ferme Missiska

Michelle Soucy opère, avec son conjoint Philippe Swennen, la ferme laitière d’Houchenée à Saint-Armand. La crise d’avril, ils l’ont vécue dans l’étable et pas dans un tableau statistique abstrait « En mars, la demande avait tellement augmenté, explique-t-elle, que c’était comme ajouter un jour de revenus dans le mois. Et paf, en avril, les restos et les hôtels ferment. C’est le crash !  Fallait bien sûr que ça arrive au temps du vêlage, quand les vaches produisent le plus dans l’année ! Donc il a fallu jeter le lait de certaines “runs“. Les producteurs visés seront compensés par l’ensemble des fermes laitières. Moi, j’ai jeté deux jours de production en mai et un autre en juin. Et en juillet, on est revenu à la normale. Ouf !  Mais là, gare aux surplus ! C’est le producteur qui est responsable de ses surplus. Pour les éviter, parfois le producteur n’aura pas le choix. Il lui faudra vendre des vaches ou leur faire prendre le chemin de la réforme. »

Les leçons sont dures et Michelle Soucy mesure toute la fragilité de la chaîne de mise en marché. « Imaginez que l’usine de transformation ferme pour cause d’éclosion de COVID ou que le transporteur a un problème d’épidémie. On a une chaîne fragile. » Pour l’instant la copropriétaire de l’entreprise laitière de Saint-Armand attend la réponse à sa demande au compte d’urgence pour les entreprises canadiennes, le prêt de 40 000 $. Et l’impact de l’ALENA. Faut être faite forte.

Caroline Pelletier est elle aussi productrice laitière à Saint-Armand. À la ferme Missiska, elle élève une soixantaine de vaches Jersey dont elle transforme le lait en fromage. « Il y a eu la crise, les coupures de quotas et l’élimination des marges de manœuvre dans la production, explique-t-elle. Ça a été un dur moment. Mais parallèlement, on a eu une forte reprise de la demande pour nos fromages. Je crois que les publicités encourageant la consommation de produits alimentaires québécois (campagne du panier bleu) y sont pour quelque chose. » Si la ferme a subi un dur coup, donc, au final, la fromagerie, elle, roule à fond. « J’ai ajouté deux personnes à mon équipe et je n’ai eu aucun problème à l’embauche. La fromagerie a demandé le prêt de 40 000 $ et nous l’avons obtenu. »

Vive le panier bleu !

Ferme coopérative Les Jardins de Tessa

Aux Jardins de Tessa, une coopérative de Frelighsburg qui fait dans le maraîcher bio, on a aussi de bons mots pour la campagne du panier bleu qui stimule l’achat local. « On est très content du soutien des épiceries locales qui ont acheté davantage de nos produits, se réjouit Véronique Debrouin, une des membres de la coop. Le marché Tradition de Frelighsburg en est une qui a accentué sa demande pour nos légumes. On va avoir une très bonne saison ! »

 

L’entreprise a eu recours à un seul programme COVID des deux paliers de gouvernement, celui permettant d’ajouter 100 $ au chèque de paye des travailleurs essentiels. Un autre, qui encense la réaction du public et le panier bleu, c’est Jean-François Larche, copropriétaire, avec Nicola Cunha, de la fromagerie Cornes et Sabots de Notre-Dame-de-Stanbridge. « Le tourisme québécois a poussé nos ventes vers le haut, confie-t-il. Et le public répond bien au panier bleu. Ça se voit aux marchés fermiers comme ceux d’Eastman et de Frelighsburg. » Il faut dire que les chèvres de la petite ferme échappent à la gestion de l’offre et qu’on n’a pas eu à jeter de lait ni à limiter les quotas. Quant aux programmes gouvernementaux, aucun ne convenait à la situation de Cornes et Sabots, ce qui semble donner raison à Marcel Groleau, patron de l’UPA qui, on l’a vu, ne les apprécie guère.

 

 

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