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- COVID-19 et son impact -- Immigration -

Koku

Immigrants au front
Nathalia Guerrero Vélez

Il y a un an exactement, en novembre 2019, Koku Sename Aklamanu entrait au Québec par le chemin Roxham. Un mois plus tôt, il avait fui son pays, le Togo, sa vie étant en danger.

Aujourd’hui, il travaille à Cowansville comme intervenant en milieu résidentiel. En mars dernier, il était à Montréal, prêt à partir pour le grand nord « là où les besoins se trouvent », mais la pandémie l’a obligé à modifier ses projets et, depuis le mois de juillet, c’est un résident de Brome-Missisquoi.

Cet été, Chantal Bélanger, intervenante du SERY (Solidarité ethnique régionale de la Yamaska) de Cowansville, a aidé Koku à y trouver un logement et un travail. « Les premiers jours, je suis allé au travail en marchant, ça me prenait une heure pour me rendre. Comme j’ai été trempé par la pluie à plusieurs reprises, j’ai décidé de me procurer un vélo. Quelques mois plus tard, j’ai pu avoir une voiture d’occasion pour être à l’abri de la pluie et de la période hivernale qui s’en vient », nous a-t-il confié.

Né à Kpalimé en 1969, il a complété un baccalauréat en langues (français, anglais et allemand), puis une maitrise en géographie et développement communautaire. Ce père de cinq enfants est l’un des fondateurs de l’organisation togolaise à but non lucratif Bénévoles pour la Paix (Volunteers for Peace) qui favorise les échanges interculturels entre l’Afrique et le reste du monde. « Au Togo, on trouve beaucoup d’enfants qui n’ont pas de cahiers ou de matériel pour aller à l’école et, comme les gens ne lisent pas et qu’il n’y a pas assez de bibliothèques, les enfants ne sont pas initiés à la lecture », explique-t-il. Les bénévoles de cette organisation, sont des étrangers et des Togolais qui font des stages de six mois au Togo, pour participer à des activités communautaires visant à initier les enfants à la lecture, à sensibiliser la population à l’importance de l’instruction, en même temps qu’ils apprennent eux-mêmes auprès d’autrui.

Dans son pays, Koku a travaillé toute sa vie pour des causes sociales et des organismes communautaires. Il s’est aussi formé à Bruxelles, où il a travaillé comme consultant indépendant et expert en formation. En 2019, il a décidé de se joindre à un mouvement politique opposé au régime afin d’exiger des élections démocratiques. Suivant l’exemple de son père, Eyadema Gnassingbé, qui est décédé en 2005 après avoir a été à la tête du Togo pendant 38 ans, Faure Gnassingbé, l’actuel président, s’est fait réélire quatre fois, pour des mandats de 5 ans. « Avec le parti de Gnassingbé au pouvoir, rien ne change ; ils ont des belles maisons et leurs enfants vont dans les meilleures écoles au monde, et tout ça avec l’argent du peuple, dénonce Koku. Faure a fraudé les élections et moi, en tant que citoyen, je me suis dit que je ne pouvais plus accepter ça ; nous avons créé un parti politique d’opposition (le PNP ou parti national panafricain) pour promouvoir l’état de droit, l’alternance et pour faire sortir ce gouvernement qui maintient le pays dans la pauvreté ».

En juin 2019, Koku et d’autres membres du PNP ont été enlevés après avoir organisé des marches et des manifestations pacifiques dans le but d’exiger des élections transparentes et démocratiques. « On nous a enlevés, on nous a menés, les yeux bandés, dans un lieu inconnu où nous avons passé la nuit. Le lendemain, ils m’ont libéré et ils m’ont dit de me cacher, de ne pas sortir ni de me déplacer. La même nuit je suis parti sans valise, uniquement avec mon passeport, et j’ai traversé la frontière avec le Ghana en passant par la brousse. J’ai eu de la chance car plusieurs autres ne sont jamais revenus. »

Une fois au Ghana, il décide de partir pour les États-Unis. Comme il s’y était rendu en 2017 et 2019 afin de participer à une conférence des Nations Unis à New York, son visa était encore valide. Avec l’aide d’amis, il s’est procuré un billet d’avion pour Washington, où il est resté avec des proches pendant quelques semaines, séjour qu’il a mis à profit pour chercher un endroit où s’installer. Il savait que le Québec était francophone et cela l’attirait beaucoup. C’est au cours de ces recherches qu’il a appris qu’il était possible de traverser la frontière pour se rendre au Québec et qu’il a décidé de tout risquer pour y venir.

Une journée grise du novembre 2019, il a donc embarqué à bord d’un autobus dans la ville de Woodstock, dans l’État de New York. « L’autobus allait à Montréal, mais les chauffeurs, même sans leur avoir parlé, savent qui nous sommes et pourquoi nous sommes là. Ils m’ont déposé à une station d’essence vers trois ou quatre heures du matin. Un chauffeur de taxi m’a alors demandé si j’allais au Chemin Roxham. J’ai dit oui et j’ai embarqué dans son auto. Trente minutes plus tard et 125 dollars de moins en poche, j’étais là, devant l’inconnu, face à mon propre destin », confie Koku, en prenant une profonde respiration.

Il a été accueilli par des agents frontaliers canadiens, qui lui ont posé beaucoup de questions et ont fouillé son sac à dos et sa petite valise. Ils ont pris son passeport et ses diplômes. Ils ont alors constaté qu’il n’avait pas de dossier criminel. « Ils m’ont nourri et j’ai passé une nuit à Saint-Bernard de Lacolle. Le lendemain, un autobus est venu me chercher et m’a déposé dans un refuge pour demandeurs d’asile au Royal Victoria, à Montréal. Les larmes me coulaient des yeux, j’ai toujours fait tout de manière légale dans ma vie ».

Koku a rempli toutes les formalités exigées des demandeurs d’asile et, dès son arrivée, il s’est fait bénévole pour Praida, le programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile. Il a aussi suivi la formation en hygiène et salubrité du ministère de l’Agriculture, de la Pêcherie et de l’Alimentation (Mapaq), laquelle donne le droit de travailler en tant que préposé.

Ensuite, il a exploré les diverses possibilités qui s’offraient à lui, dont celle du grand nord. Comme il a dû y renoncer pour cause de pandémie, il s’est finalement retrouvé à Cowansville. En tant qu’intervenant en milieux résidentiel, il aide des personnes souffrant d’une déficience intellectuelle. « Nous devons leur donner leurs médicaments, préparer leur nourriture et exercer une certaine surveillance dans le but de prévenir les conflits ; je n’ai pas étudié pour faire cela, mais cela fait partie de mon cheminement ici et je le fais avec beaucoup d’amour », ajoute-t-il.

« Nombreux sont ceux qui pensent que c’est seulement les Africains qui sont pauvres, mais j’ai vu bien des gens d’ici fouiller dans les poubelles », souligne l’homme, qui est bien conscient des préjugés existants et de l’ignorance généralisée de ce qu’est l’Afrique et de ce que sont les diverses cultures africaines.

Il doit désormais s’attacher à obtenir son statut de réfugié dans le but de faire venir ses enfants et, aussi, de poursuivre des études. « Je veux faire une formation en suivi et évaluation de projets car je souhaite devenir travailleur humanitaire », confie-t-il d’un air résolu. Après avoir traversé autant d’épreuves pour se rendre jusqu’ici, il ne va certainement pas se croiser les bras. Il n’y a pas de doute qu’il va travailler et se battre pour se rendre aussi loin que ses rêves pourront le porter.

 

 

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