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- Chronique littéraire d'Armandie -

Les Ombres filantes

Le troisième roman de l’auteur armandois Christian Guay-Poliquin
Josée Beaudet

L’auteur photographié par Laurence Grandbois Bernard

Il existe des auteurs, des auteurs connus, dont on lit les livres comme on mange un paquet de croustilles. C’est facile, agréable, on va jusqu’au bout sans effort et quand c’est fini, on oublie tout ; le livre disparaît de notre esprit, tout comme le sac de croustilles vide se retrouve à la poubelle.

Ce n’est pas le cas de Christian Guay-Poliquin et de ses livres*. Son univers nous envahit, nous colle au cerveau, nous tarabuste pendant des jours. Après avoir dévoré Les Ombres filantes, après avoir tremblé, douté, désiré avec son narrateur-personnage principal, une fois la dernière page tournée, on reste enchevêtré dans les pièges d’une forêt qui ne nous lâche pas. Et on essaie de comprendre. Grave erreur ! On avait pourtant été prévenu dès le début : Elle (la forêt) est l’envers de ce qui pense. Car elle est à la fois un lieu de fuite et un espoir d’évasion, c’est une cachette où se révèlent des vérités, c’est un endroit de passage où de multiples dangers peuvent nous immobiliser à jamais. Rien à comprendre à ces contradictions essentielles.

Je, le personnage clé de ce roman, est menacé depuis longtemps : une panne d’électricité sans fin et sans limite de territoire l’accule aux exigences de la survie et à celles de la solitude. Cette panne, l’élément déclencheur du récit de trois romans, l’a accompagné dans la traversée du pays d’ouest en est dans Le Fil des Kilomètres, l’a cloué sur place sous Le Poids de la Neige et, maintenant, le force à fuir dans une forêt où il cherche à atteindre le camp de chasse de sa famille pour y trouver refuge. De là, s’il rejoint la côte, s’il arrive à la mer, il pourra peut-être, peut-être, atterrir au paradis terrestre, le pays des éoliennes qui fournissent l’énergie nécessaire à la vie.

Je recule, je détale, je fuis. Encore. Fuir c’est ce que Je fait d’un bout à l’autre du roman. Et pour bien marquer cette fuite, l’auteur inscrit le temps en début de chaque court chapitre, le temps qui, on le sait, fuit par définition ; tempus fugit, c’est bien connu.

La fuite entraîne une solitude sans appel où l’image des autres s’efface peu à peu. Car l’avant est un monde enseveli avec ses destinées interrompues et ses promesses. L’après un tas d’incertitudes qu’il vaut mieux taire. Entretemps, chacun fait ce qu’il peut pour donner du sens à ses gestes.

Redonner un sens aux gestes et à la vie, briser la solitude, se moquer de la peur, rejeter le temps aux oubliettes, c’est ce que fera Olio, un petit garçon de douze ans qui deviendra le compagnon de route improbable de Je. Ce petit garçon aux cheveux en broussaille, qui dort enveloppé dans une cape, qui ne répond jamais aux questions, est si étrange qu’on le croirait venu d’une autre planète. C’est un Petit Prince révélateur et perturbateur, c’est le moteur qui active le déroulement dramatique des Ombres filantes.

Le récit est divisé en trois sections, soit La Forêt, La Famille, le Ciel. Dans La Forêt,les ombres se confondent, se dirige en boitant et à tâtons celui qui, au milieu du chemin de sa vie, a perdu la voie droite et me retrouve dans cette forêt obscure**.  Dans La Famille, dont les ombres sont l’échiquier, il retrouve ses racines mais s’en détache, et au Ciel, ce dôme qui couronne la forêt et échappe aux ombres d’ici-bas, il atteint le bout de sa route, le point de non-retour.

Quoique les livres de Christian Guay-Poliquin nous offrent un texte riche en symboles et en références, il n’existe pas de décodeur pour les interpréter. Papa Freud et des analystes en tous genres pourraient se pencher avec intérêt sur ce héros inhabituel qui, au fil de trois romans, fait disparaître son père deux fois plutôt qu’une, sur sa recherche ardente de sa famille maternelle ou sur ce Petit Prince énigmatique qui ment, manipule et réussit à se faire aimer comme un fils. Jamais aucun d’entre eux n’arriverait à saisir les règles du jeu, à retracer un motif connu, à trouver un mode d’emploi.

C’est plutôt la force d’un univers personnel, celle d’une écriture adaptée au récit, c’est le pouvoir de rejoindre le lieu intime de toutes nos peurs et celui de nos liens aux autres à travers les aventures d’un personnage mythique et déboussolé qui nous scotchent à la lecture du roman, nous font avaler le récit avec gourmandise et inquiétude.

Quand on l’a goulûment consommé une première fois, quand on est délivré du poids du suspense et qu’on connaît la fin de l’histoire, il faut le relire à petites doses pour mieux en découvrir la structure solide et toutes les nuances. On entend alors la mélodie cristalline qui accompagne l’amour naissant entre Je et Olio, on est bercé par le bruissement des feuilles, rafraîchi par le cours des ruisseaux, ébloui par les jeux de la lumière sur les sols recouverts de mousse, admiratif devant la puissance de la nature et ému par la tendresse bourrue des liens familiaux.

On partage aussi avec le héros, encore une fois, jusqu’au bout, l’espoir qui est plus fort que la mort.

*Les Ombres filantes, Le Poids de la neige et Le Fil des kilomètres, tous trois publiés par La Peuplade, respectivement en 2021, 2016 et 2013

** Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. Dante Alighieri 1265-1321. Ce sont les premiers mots de l’Enfer, première partie de La Divine Comédie. Ce clin d’œil de l’auteur manifeste son intention de classer Les Ombres filantes parmi les récits initiatiques.

 

 

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