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Les eaux de la baie vont mal – l’agronome local nous en parle

François Renaud

Richard Lauzier (photo : François Renaud)

Le jeudi 5 janvier dernier, le Centre communautaire de Saint-Armand était l’hôte de la Commission mixte  internationale sur les eaux limitrophes, laquelle venait présenter au public canadien les résultats de son étude concernant l’analyse des sources de phosphore (P) dans la portion étasunienne du bassin de la baie Missisquoi. D’entrée de jeu, la trentaine de citoyens ayant répondu à l’invitation se sont rendu compte qu’ils avaient affaire à une organisation qui dispose de moyens financiers sérieux : micros, écran, projecteur numérique relié aux ordinateurs portables, console de contrôle où s’affairaient deux techniciens et… un cubicule insonorisé où officiaient deux spécialistes assurant la traduction simultanée ! Organisation impeccable.

Mais pourquoi au juste… ?

Pour expliquer à Monsieur et Madame Tout-L’Monde comment les experts de Stone Environmental Inc., s’y étaient pris pour modifier un outil informatique bien connu, le SWAT  et le transformer en un nouvel outil informatique fiable, visant à modéliser l’origine des sources de phosphore dans la portion vermontoise du bassin versant et à prévoir le comportement de ces mêmes sources de P au cours de 30 prochaines années… Prenant même en compte les paramètres des changements climatiques !

Au terme de l’impeccable présentation de monsieur Eric Howe, Monsieur et Madame Tout-L’Monde avaient compris l’essentiel des conclusions des chercheurs : 64 % des déversements de P résultent des activités agricoles et 57 % de ces déversements proviennent de surfaces qui représentent 10 % du territoire analysé. La Science avait parlé.

« Maintenant, on fait quoi avec ces informations ? », a demandé monsieur Louis Hak, maire de Saint-Georges-de-Clarenceville. « Nous allons les transmettre aux autorités politiques.  », a répondu monsieur Eric van Bochove, président du Comité mixte.

En somme, en ce petit jeudi soir moche de janvier, une trentaine de Monsieur et Madame Tout-L’Monde allaient se coucher moins ignorants, mais pas plus avancés sur les moyens à mettre en place pour éliminer les cyanobactéries des eaux de la baie Missisquoi.

À la sortie de cette assemblée d’information, Richard Lauzier, agronome au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, avait sa petite idée sur le « show »  auquel nous venions d’assister : « Probablement que les politiciens canadiens et américains ont besoin d’une solide assise scientifique pour oser prendre les mesures qui s’imposent », a-t-il lancé laconiquement.

Deux semaines plus tard, à son bureau de Bedford, Richard Lauzier est plus loquace : « Pas certain qu’on ait besoin de millions de dollars pour faire une étude comme celle-là », lance-t-il. « Il y a des fois où le gros bons sens devrait suffire ! Chez nous, comme notre portion du bassin versant est dix fois plus petite que celle du Vermont, ça fait déjà dix ans que nous savons que l’activité agricole est responsable de 80 % des déversements de phosphate. Bon… Mais une fois qu’on SAIT ça, on FAIT quoi ? Quelles actions poser ? Elle est là la vraie question. »

Depuis dix ans, le service de Richard Lauzier s’évertue à rencontrer les cultivateurs de la région pour les convaincre d’aménager des bandes riveraines en bordure de chacun des ruisseaux qui traversent leurs terres agricoles. Pourquoi ? Parce que cette bande riveraine constitue la première ligne de défense pour filtrer le phosphore et conserver les sols dans les champs, puisque l’érosion des berges constitue, elle aussi, un facteur important d’apport de phosphore dans la baie. « En général, nous avons une très belle collaboration de la part des agriculteurs, mais il y a toujours des moutons noirs qui ne respectent pas l’implantation minimale de la bande riveraine, dont les paramètres sont pourtant réglementés. Lors des inondations du printemps dernier on a vu le résultat : là où la bande riveraine avait été respectée, pas de problème ; chez ceux qui ne l’avaient pas respectée, les eaux ont emporté des pans complets des rives ! » On revient donc à la case départ : on SAIT que l’agriculture est responsable de la prolifération du P, on SAIT que la création de bandes riveraines est efficace pour contenir les phosphates, mais on FAIT quoi ? «  Ça prend des mesures de coercition et quelqu’un pour les appliquer », lance placidement Richard Lauzier.

Dans les conditions actuelles, c’est à l’inspecteur municipal que revient cette tâche de surveillance. Est-ce vraiment logique ? Un inspecteur municipal a-t-il le temps et les moyens techniques pour faire le boulot ? De plus, comme tout le monde se connaît dans une petite municipalité, imaginez le climat de tension que ça créerait si l’inspecteur municipal se mettait à distribuer des avis de contravention… Et imposait les amendes qui en découlent !

Depuis des années, le Ministère refile cette responsabilité aux MRC et aux municipalités, sans les équiper financièrement pour affronter les frais juridiques qui vont de pair avec les poursuites qu’entraîne l’application du règlement. Dans ces conditions, faut-il vraiment s’étonner que, chaque été, les rivières et les lacs du Québec servent de piscines olympiques aux cyanobactéries ? « En fait, il y a deux problèmes », poursuit Richard Lauzier. « Le premier, c’est la vision actuelle de l’agriculture qui se réduit aux gros sous : l’agrobusiness. Aujourd’hui, l’agriculture est aux mains d’une poignée de méga- entreprises, genre Monsanto et Dow Chemicals, qui voient le sol comme un simple support. On y plante des trucs transgéniques et on les nourrit à coup de produits chimiques.

Cette pratique affecte profondément la nature des sols en menaçant les micro-organismes qui contribuent à former une belle terre arable, sans compter que les surplus de phosphore se retrouvent dans nos cours d’eau. Le deuxième problème découle probablement du premier, et c’est le manque de vision politique. Et pas seulement chez nous. Le Congrès américain s’apprête à renégocier un nouveau Farm Bill et les subventions qui en découlent. Or, ces subventions servent, en majeure partie, à dédommager les fermiers qui acceptent volontairement de faire partie du Conservation Reserve Program, en laissant certaines de leurs terres en friche pour contrôler l’érosion et limiter la pollution des plans d’eau. Si on combine l’arrêt probable de ces subventions et l’augmentation du prix du maïs et du soja, la plupart de ces fermiers vont revenir à leurs anciennes pratiques agricoles, « full » chimiques. Et, chez nos voisins du Sud, les plans d’eau menacés s’appellent baie de Chesapeake, fleuve Mississipi et golfe du Mexique… Bonjour la catastrophe ! »

Finalement, probablement pour ne pas me laisser partir sur une note trop pessimiste, Richard Lauzier est revenu à notre problème québécois : comment faire pour améliorer la situation des eaux de la baie Missisquoi ? « Nous encourager à continuer le travail que nous faisons depuis dix ans. Et la bonne manière pour y arriver, elle est vieille comme le monde : menacer et récompenser. Menacer, en pénalisant sévèrement les agriculteurs qui ne respectent pas l’implantation des bandes riveraines ; récompenser en subventionnant correctement ceux qui ont de bonnes pratiques agricoles et en leur donnant une certification qu’ils pourront peut-être monnayer auprès des transformateurs alimentaires. Je crois  sincèrement que c’est là que nous sommes rendus. Reste à voir ce qui va se passer… C’est pas moi qui prends les décisions ! »

1  Commission mixte Canada États-Unis
2  Soil and Water Assesment Tool

Photo : Monique Dupuis

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