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- L'horloge du chemin -

L’Horloge du Chemin de Chambly

La saga des Demers (8e partie)
Robert Demers

Cette carte dressée par l’historien Lionel Fortin est tirée de son livre Les municipalités du Haut Richelieu : des origines à nos jours. On y voit le territoire que couvrent les deux municipalités de comté, Rouville et Chambly, où Demers et Bourassa seront membres des conseils respectifs. Pour les deux hommes, ce sont là des postes importants leur permettant de jouer un rôle de premier plan en politique.

 Abolir la dîme

Le débat sur la dîme a commencé dans la paroisse de Sainte-Marie-de-Monnoir (Marieville), dans le comté de Rouville. Le 18 décembre 1848, un groupe important de propriétaires réunis en assemblée demande que la dîme soit abolie et remplacée par un salaire pour le curé. Ils protestaient contre le fardeau injuste des dîmes, qui étaient supportées par la classe agricole et non par l’ensemble des paroissiens. La perception de cet impôt spirituel était protégée par un privilège qui grevait la terre des contribuables. Il fallait donc une loi pour changer cette situation. Le Dr Pierre Davignon est l’instigateur du mouvement allant dans ce sens, d’autant plus que la dîme avait été abolie dans la plupart des pays. Le 28 janvier 1850, J.B.E. Dorion, un des dirigeants de l’Institut-Canadien de Montréal, prononce à Saint-Édouard (de Napierville) une allocution dans laquelle il réclame l’abolition des dîmes.

Gédéon Cartier, cultivateur, fait signer dans la paroisse de Saint-Georges d’Henryville une pétition demandant l’abolition ; il obtient l’appui de 128 cultivateurs. Patriote, originaire d’une famille de L’Acadie, cet homme a été l’un des conseillers de la municipalité de la paroisse quand Me Demers en était le secrétaire-trésorier. Cartier et Demers se connaissent très bien. Le premier a obtenu l’aide du second, qui est bien au courant de la situation et qui est sans doute l’instigateur de cette opération. Selon lui, il serait plus juste que les paroissiens qui en ont les moyens soient ceux qui maintiennent volontairement l’église et le curé. À Henryville, l’église catholique avait été construite selon ce principe. Me Demers connaissait bien la situation financière de la classe agricole et savait qu’un grand nombre de cultivateurs étaient incapables de payer dîmes, droits seigneuriaux ainsi que taxes municipales et scolaires. La pétition de Gédéon Cartier sera présentée le 19 juillet 1850 à l’Assemblée législative de la Province du Canada-Uni. Les pressions de l’Église catholique contre l’abolition de la dîme, la crainte des seigneurs vis-à-vis de l’effet d’entraînement que pourrait avoir cette démarche, si elle était acceptée, ont eu raison de cette requête. Elle a été rejetée. Même Louis-Joseph Papineau a voté contre. Néanmoins, ce geste spectaculaire a contribué à lancer la carrière d’Édouard René Demers dans le Parti Rouge. Les dîmes ont servi de terrain de lutte entre l’Église et les anticléricaux membres de l’Institut-Canadien de Montréal, dont les opinions étaient publiées dans le journal L’Avenir. C’est dans ces discussions qu’on a eu recours aux mots les plus virulents. L’Avenir a longtemps tardé à s’y impliquer directement, mais acceptait que ses pages soient utilisées pour lancer des attaques outrageuses contre le clergé. Il en résultait une hantise pour les curés des paroisses rurales qui se voyaient menacés de spoliation. Promoteur de l’abolition des dîmes, le Parti Rouge deviendra donc l’ennemi à combattre.

L’annexion aux États-Unis

L’année 1850 sera importante dans la carrière d’Édouard René Demers. Une dispute avait éclaté au grand jour entre les Rouges du comté de Rouville. Elle est relatée dans le journal La Minerve du 24 janvier 1850. Des assemblées contradictoires sont tenues sur l’annexion aux États-Unis, une proposition à laquelle plusieurs membres de l’Institut-Canadien sont favorables, mais qui est loin de faire l’unanimité. Joseph Papin, un ancien président de cet institut, et Charles Laberge, un de ses dirigeants, par ailleurs tous deux journalistes à L’Avenir, organisent des assemblées visant à promouvoir le mouvement annexionniste. Entourés de Tories connus, tels que M. McGillivray, M. Penny, rédacteur au Montreal Herald, et M. Robert Jones du comté de Missisquoi, Alexandre Dufresne, d’Iberville, et le Dr Joseph Napoléon Poulin, de Marieville, réclament la démission du député du comté, le Dr Pierre Davignon, qui s’est prononcé contre l’annexion aux États-Unis. L’assemblée tenue par Papin, Laberge et cie est si houleuse que Pierre Davignon quitte la réunion avec un grand nombre de sympathisants pour tenir une assemblée dans un autre endroit. Il a l’appui de Joseph Charland, de Christieville, de Louis Bourdon, ancien maire de Rouville, de Simon Davignon, notaire, de Gabriel Marchand, de Saint-Jean, d’Édouard René Demers, notaire de Henryville, et d’autres patriotes du comté.  Pendant des années à venir, l’alliance de Charles Laberge avec Alexandre Dufresne et Joseph Napoléon Poulin marquera l’action politique dans le Haut Richelieu.

 Édouard René Demers se lance en politique

Au cours de cette année 1850, Me Demers sera élu conseiller de la municipalité de comté de Rouville et son beau-frère François Bourassa, qui réside alors à Saint-Jean, sera élu conseiller de la municipalité de comté de Chambly. Les municipalités de paroisses locales n’existent plus, ayant été remplacées par les municipalités de comté.

 

Le 20 février 1851, Pierre Davignon fait l’objet d’une motion de censure lors d’une réunion de la commission antiseigneuriale de la Convention pour l’abolition des droits seigneuriaux. On lui reproche ne pas avoir donné suite, en tant que député, aux décisions de la Convention. Il quitte la réunion avant le vote. Charles Laberge avait organisé une motion de censure contre lui tout comme il l’avait fait sur la question de l’annexion aux États-Unis. Le jeune Charles ambitionne de devenir député mais, comme il n’est guère connu, il ne réussit pas à se faire reconnaître comme candidat. Il fait partie de ces jeunes loups qui souhaitent se débarrasser des vieux patriotes, qu’ils trouvent trop modérés et responsables de retarder indûment la mise en place des réformes proposées par le Parti Rouge.

Édouard René Demers est candidat du Parti Rouge

Le Dr Davignon décide de ne pas se présenter lors des élections législatives de 1851. Connu pour sa lutte contre les dîmes, Édouard René Demers possède les appuis nécessaires au sein du Parti Rouge et se présente comme candidat du dit parti dans le but d’être élu député du comté de Rouville. Il a contre lui le Dr Joseph Napoléon Poulin, maire de la municipalité de comté de Rouville et qui était favorable à l’annexion aux États-Unis. Conservateur, bénéficie néanmoins de l’appui des radicaux de l’Institut-Canadien, en particulier de Charles Laberge et d’Alexandre Dufresne, qui ont réussi à retirer du circuit Pierre Davignon et qui travaillent désormais en sous-main à écarter Demers. Poulin est aussi appuyé par les anglophones, qui sont nombreux dans le comté et qui favorisent l’annexionnisme. Demers est défait, mais il obtient près de 2000 voix, résultat important pour un nouveau venu. L’élection a été largement contestée. Le nombre de votants de part et d’autre en fait foi. Demers avait perdu à cause des ennemis qu’il avait à l’intérieur de son propre parti, de ses prises de position anti-annexionnistes et de son appui à Pierre Davignon.

Édouard René Demers devient maire du comté de Rouville

Joseph Napoléon Poulin quittera le poste de maire de la municipalité de comté de Rouville en 1852. Édouard René Demers le remplacera et occupera ce poste jusqu’en 1855. En 1853, sous sa présidence, on adoptera des résolutions réclamant l’abolition des droits seigneuriaux. François Bourassa, un membre du conseil de la municipalité de comté de Chambly, appuie des résolutions semblables. Tout cela fera grand bruit. La fin du régime seigneurial à laquelle ont contribué Me Demers et François Bourassa répondait aux idéaux des membres de l’Institut-Canadien, du Parti Rouge et de la Convention pour l’abolition des droits seigneuriaux. Lors des diverses manifestations et réunions de la Convention, les deux hommes étaient très en vue. Le 18 décembre 1854, le parlement du Canada adoptera une loi abolissant les droits seigneuriaux. Cependant, il faudra attendre jusqu’à 1940 pour qu’on cesse de verser des compensations aux seigneurs.

Édouard René Demers perd la candidature du Parti Rouge

En 1854, le comté de Rouville sera divisé en deux. La partie sud formera désormais le comté d’Iberville. Henryville fait partie de ce nouveau comté. La partie nord conserve le nom de comté de Rouville. Charles Laberge réussit à se faire nommer candidat du Parti Rouge dans le comté d’Iberville, nouvellement créé en vue des élections législatives prévues en juin. La candidature aurait dû revenir à Demers, qui avait été candidat du Parti Rouge à l’élection précédente. Fort de ses dix années d’expérience dans la politique municipale du comté, il ne dispose malheureusement pas, comme Charles Laberge, membre de L’Institut-Canadien de Montréal et journaliste pour L’Avenir, des contacts et des appuis des principaux dirigeants du Parti Rouge. Ceux-ci ont également fait valoir au notaire Demers que son beau-frère, François Bourassa, serait candidat dans le comté voisin de Saint-Jean. Demers s’est laissé convaincre de concentrer ses énergies sur ses fonctions de maire du comté. Éventuellement, on appuierait sa candidature.

Charles Laberge

C’est Pierre Blanchet qui est candidat du Parti Rouge dans le comté de Rouville lors des élections de 1854. Il s’agit d’un patriote. En 1838, alors qu’il était prêtre et professeur au Séminaire de Saint-Hyacinthe, il avait refusé de signer une pétition contre les patriotes que faisait circuler Mgr Lartigue. Blanchet démissionnera à la fois comme prêtre et comme professeur. Par la suite, on le retrouvera parmi les fondateurs et présidents de l’Institut-Canadien de Montréal. Il sera défait par Joseph Napoléon Poulin, le candidat conservateur dans le comté de Rouville. Charles Laberge, encore une fois en sous-main, et sans vergogne, a contribué à faire élire Poulin, un bleu, mais son allié, contre Pierre Blanchet, le candidat du Parti Rouge. En quatre ans, Laberge a réussi à écarter trois patriotes, soit le Dr Davignon, le notaire Demers et Pierre Blanchet, son ancien professeur du séminaire. Après ces hauts faits, on ne s’étonnera pas qu’il ait été élu député Rouge du comté d’Iberville.

Les Rouges sont dénoncés

La paroisse de Saint-Georges de Henryville ayant été transférée au nouvel évêché de Saint-Hyacinthe, Édouard René Demers lance une nouvelle collecte de fonds. Cette fois, il s’agissait d’acheter une cloche pour l’église. Elle sera bénie le 30 juin 1854 ; Joseph Gariepy est l’un des parrains et Domitilde Bourassa, l’épouse d’Édouard René Demers, une des marraines. La cloche est nommée Marie-Joseph Domitilde. On discerne bien l’action en coulisse de Demers.

En pleine période électorale, le curé de Saint-Georges se permettra, un dimanche, de déclarer dans son sermon que voter pour les Rouges constitue un péché. En entendant ces mots, Me Demers bondit, puis sort de l’église accompagné de sa femme et d’autres paroissiens. En compagnie de Joseph Gariepy, il ira ensuite voir le curé et lui rappellera qu’ils ont tous les deux collecté les fonds nécessaires à l’achat de la cloche et que si elle devait servir à convoquer les paroissiens pour écouter des discours politiques, elle serait à n’en pas douter retirée du clocher. Par la suite, le curé de Saint-Georges s’est abstenu de parler de politique dans ses sermons.

Mort de Joseph Gariepy

Joseph Gariepy tombera à son tour gravement malade, privant Me Demers de l’un de ses conseillers les plus précieux. Le 10 juillet 1854, il rédigera devant celui-ci son testament, dans lequel il lèguera généreusement un lopin de terre destiné à l’érection d’un couvent à Henryville.

Le couvent d’Henryville

Ce don n’a rien d’étonnant étant donné que les deux hommes se sont toujours préoccupés de l’éducation de leurs concitoyens. C’était le dernier geste de ce patriote et membre du Parti rouge, qui s’était occupé, en plus de son commerce, du bon fonctionnement de la municipalité, de la commission scolaire et de la paroisse de Saint-Georges d’Henryville. Une collecte de fonds permettra d’ouvrir le couvent en 1862.

Le 25 juillet 1854, Charles Laberge fait enregistrer la Société de l’Institut-Canadien d’Iberville, qui remplacera l’Institut-Canadien de Saint-Athanase. Bien que, en tant que maire, Me Demers tenait toutes les réunions du conseil de la municipalité de comté au siège de l’institut, son nom ne figure pas parmi ceux des fondateurs. L’avait-on volontairement oublié à cette occasion ? Sans doute, car ses relations avec Charles Laberge sont mauvaises et ne s’amélioreront pas.

 

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