- Chronique botanique d'Armandie -

Les caryaies ovales de Missisquoi

Charles Lussier

Tronc avec écorce exfoliée en lamelles. Lavée, cette écorce a des teintes de rubis ou de grenat.  Photo : Charles Lussier

Le caryer ovale (Carya ovata, « Miller » K. Koch, var ovata) se distingue aisément des autres feuillus indigènes du Québec grâce au reflet gris acier de son écorce exfoliée et à son feuillage vert gris aux nervures ocres. C’est mon arbre préféré ! On le trouve dans les forêts riches et argileuses ou rocheuses, de Bedford au lac Saint-Pierre en passant par les rives du Richelieu, de l’Outaouais et du fleuve Saint-Laurent. C’est un arbre plutôt rare, que certains appellent également « noyer blanc » ou « noyer tendre ».

Feuilles avec fleurs mâles en chatons pendant à 3 branches. Photo : Go botany

Aussi appelé « caryer à noix douces », le caryer cordiforme (Carya cordiformis « Wangenheim » K. Koch) est une autre espèce indigène, moins rare que l’ovale. Il peuple les érablières à caryer cordiforme, notamment dans les collines à l’ouest de Frelighsburg. On retrouve ce type d’érablières jusqu’au bas-Outaouais, dans la plaine de l’archipel de Montréal et jusqu’au lac Saint-Pierre. Ces domaines sont des territoires définis, caractérisés par une végétation de fin de succession, des forêts en fin de cycle, à pleine maturité.

En abénakis, le caryer se nomme pagimenakwan. Les Anglais nomment l’ovale shagbark hickory à cause de son écorce exfoliante qui lui donne l’allure effilochée d’un rastafari aux dreadlocks ligneux.

Description

Comme le noyer, le caryer est de la famille des juglandacées. Il peut atteindre 25 mètres de hauteur et vivre près de 250 ans. L’espèce ovale est le seul arbre indigène du Québec qui possède une écorce déchiquetée, formée de longues lamelles (de 30 à 100 cm) fixées au tronc par un court segment de contact. Il a de très grandes feuilles, surtout sous canopée dense, à 5 folioles (rarement 7), obovées, denticulées, où chaque dent porte deux à trois touffes de poils. Les fleurs sont au bout des rameaux, les mâles étant de très beaux chatons trifurqués. La floraison va de la fin mai à la mi-juin. Ses fruits sont globuleux, de 3 à 5 cm de longs, à brou épais et résistant, s’ouvrant en 4 valves. Son amande comestible est douce et savoureuse, mais difficile à extraire. Les Premières Nations faisaient des décoctions avec le brou et l’écorce. Pour plusieurs, c’est la meilleure de nos noix indigènes. Elle a d’ailleurs fait l’objet d’un commerce populaire à Montréal au 19e siècle. Le système racinaire de l’arbre est un long pivot de fort diamètre, souvent plus long que la jeune tige, ce qui explique la faible croissance du semis durant les 3 ou 4 premières années.

Phytogéographie

Bille d’un arbre de 90 ans, tombé dans la rivière aux Brochets, Pike River. J’y ai prélevé mes premières billes en 2020. Le tronc étant trop lourd, nous n’avons pu mettre dans le canot que les branches de 25 à 35 cm de diamètre.
Photo : Charles Lussier

La phytogéographie ou l’aire de répartition du caryer ovale et du caryer cordiforme se confondent en bonne partie, principalement dans l’érablière à caryer cordiforme.  L’espèce ovale figure sur la liste des plantes rares du Québec. Selon les cartes que j’ai pu consulter, j’estime sommairement qu’il existe de 200 à 300 colonies naturelles de caryers au Québec.

La colonie de chênes bicolores de Pike River a comme espèce compagne le caryer ovale, qui se répartit en 4 colonies d’environ 100 tiges chacune ayant plus de 5 à 20 mètres de hauteur.* Il y en a une à Saint-Armand, dans le refuge d’oiseaux migrateurs près de la frontière, une autre à Bedford, quelques colonies à Clarenceville et quelques tiges dans la Réserve naturelle de la Tourbière-de-Venise-Ouest, à proximité du golf. Dans la vallée du Saint-Laurent, une des plus grosses colonies se trouve dans le boisé de la Pointe-du-buisson à Saint-Timothée qui comprend une chênaie à gros fruits et est l’un des plus anciens sites habités par les Premières Nations du Québec. Les caryers ovales y sont de fortes dimensions ; c’est un écosystème forestier exceptionnel (EFE-MFFP). En Montérégie, une colonie est située en aval des rapides de Chambly, aux monts Rougemont et Saint-Bruno. Le plus gros caryer ovale que j’ai vu avait plus d’un mètre de diamètre à hauteur de poitrine (DHP) ; il se trouvait sur un buton rocheux de Sainte-Martine.

Dans le but d’accroître le nombre de colonies en Montérégie, plusieurs agroforestiers parmi nous le plantent dans les aménagements de feuillus diversifiés (15 espèces et plus). Le caryer se reproduit difficilement en pépinière en raison de sa grosse racine pivotante. Ensuite, il faut bien le positionner dans des sols riches, humides et frais, idéalement à la mi-ombre. Des plantations à Notre-Dame-de-Stanbridge sur sols légèrement sableux, sur couches d’argiles, ont donné de bonnes croissances. Des essais depuis 2020, à Frelighsburg et Abercorn, dans des zones extérieures à son aire de basses terres, donnent également de bons résultats. Sa résistance aux différents impacts des changements climatiques (avancées d’insectes nuisibles, maladies, champignons, sécheresses, etc.,) en fait un arbre à privilégier absolument.

Pièce de caryer ovale avec rainures de bois de cœur brun-rouge et bois blanc d’aubier en bordure.
Photo : Charles Lussier

À 0,72 g/cm3, son bois est de forte densité, comme c’est le cas du chêne bicolore. On s’en sert pour fabriquer des manches d’outils, des meubles et des équipements de gymnastique. Le bois d’aubier est blanc, celui du cœur, rougeâtre. Plusieurs menuisiers du coin m’ont confié que le bois pouvait facilement endommager les outils. Un collègue de Pike River a abîmé tous les siens en réalisant une cuisine pour un client. À noter que le bois est aussi prisé pour le fumage de la viande.

Les noix sont une source importante de nourriture pour le canard malard et le branchu, le dindon sauvage, le coyote, le renard roux, la souris et les autres rongeurs. Parfois des écureuils en grignotent le brou séché pour en extraire la noix, qu’ils vont déguster ailleurs. Enfin, les lamelles de l’écorce exfoliée sont un habitat de choix pour plusieurs papillons hibernants.

*Voir Le Saint-Armand, vol. 19 No. 6

Remerciements :

David G. Nolett, Kin8dokawawinno, Odanak ; Caroline Tanguay, Conservation de la Nature Canada-Région du Québec ; Audrey Rondeau, pépinière Vert-Forêt

Sources :

Marie-Victorin.1964. La flore Laurentienne, 2e édition, Les Presses de l’Université de Montréal, 925 pages

Lupien, P. (2006), Les feuillus nobles en Estrie et au Centre-du Québec. Association forestière des Cantons de l’Est, Sherbrooke, 268 p.

 

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