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- les gens du cru -

LES DÉTAILS DE L’HISTOIRE

Entrevue avec Brian Young
Christian Guay-Poliquin

Le passé, par définition, est ce qui « a été » et qui n’existe plus. Par contre, il va sans dire que le passé a les mains longues car, bien qu’il soit révolu, il possède une forte incidence sur le présent. À l’échelle individuelle comme à l’échelle collective, nous sommes le fruit de notre passé, nous sommes le résultat de ce qui nous a précédés. Les mécanismes de transmission jouent ainsi un rôle fondamental dans la constitution du monde dans lequel on vit. Seulement, ils passent souvent inaperçus, dissimulés derrière l’héritage dont ils sont les passeurs.

Pour Brian Young, historien ayant fait carrière à l’Université McGill et résident de Stanbridge East, notre présent ne tire pas tant sa consistance des évènements marquants du passé, mais bien des détails de l’histoire, des rouages sociaux et de la passation des codes culturels.

Dans son dernier ouvrage, Patrician Families and the Making of Quebec, paru en 2014, il s’intéresse justement aux stratégies auxquelles avaient recours les descendants des familles de grands propriétaires terriens pour étendre leur influence et faire perdurer le pouvoir familial. Pour ce faire, l’auteur retrace la « grande petite histoire » de la famille McCord de Montréal et de la famille Taschereau de Québec, sur quatre générations. Il insiste d’emblée sur le fait que les McCord et les Taschereau n’entretenaient aucun rapport de concurrence. Ces grandes familles appartenaient respectivement aux élites francophones et anglophones de la seconde moitié du XVIIIe siècle jusqu’à l’aube du XXe siècle. Dans l’exercice du maintien et de l’expansion de leur emprise, elles partageaient des stratégies semblables, mais elles les mettaient en œuvre de manières bien différentes.

Autrement dit, dans cette étude comparative sur la bourgeoisie du Québec, Brian Young pense l’histoire à travers la vie des individus. Il fait ainsi le récit de l’histoire du pouvoir et de l’autorité à partir de l’expérience humaine. Dans ce sillon, il nous rappelle que la richesse de ces deux familles était principalement basée sur la propriété terrienne, c’est pourquoi elles entretenaient des rapports étroits avec la population locale. Si leur autorité doit se comprendre comme une influence qui s’exerce dans la durée, il faut se rappeler, conséquemment, que leur pouvoir était  moins économique que social et culturel. D’où l’importance des mécanismes de transmission et de succession dans le cadre familial et des méthodes d’infiltration et de légitimation au niveau sociétal.

En somme, avec Patrician Families and the Making of Quebec, l’historien explore la vie quotidienne des dirigeants des familles McCord et Taschereau et, par extension, les stratégies des élites pour exercer leur autorité dans le temps sans avoir recours à la violence. Aussi, précise-t-il, le paysage culturel que ces familles ont progressivement forgé nous entoure encore aujourd’hui. Palais de justice, cimetières, universités, chapelles, musées : leurs réalisations institutionnelles atteignent aujourd’hui le statut de « récits nationaux héroïques ».

Cette étude attentive des mœurs de deux grandes familles bourgeoises de l’histoire du Québec a, par ailleurs, remporté des prix prestigieux, soit le prix Lionel-Groulx, décerné par l’Institut d’histoire de l’Amérique française, en 2014, et le prix du Canada octroyé par La Fédération en Sciences humaines, en 2016. De plus, il faut également souligner que Brian Young a été récipiendaire, en 2010, du Prix international du Gouverneur Général en études canadiennes pour l’importance de sa contribution dans la recherche sur l’histoire du Canada.

Récemment, il a également fait paraître un ouvrage sur le cimetière Mont-Royal (qui a d’ailleurs été fondé par John Samuel McCord). Dans son œil d’historien, la façon d’enterrer nos morts révèle beaucoup sur notre propre rapport à la mort, mais aussi à la nature. On se rappellera en ce sens que les rites funéraires représentent l’un des gestes fondateurs de notre espèce, autant dans sa dimension symbolique que dans sa dimension sociale. Ainsi, les stratégies organisationnelles des lieux de culte comme les cimetières, exercent une forme d’autorité, imposent une culture et des manières d’agir bien définies.

Enfin, pour Brian Young, l’intellectuel joue un rôle précis dans notre société. Et sa responsabilité dépasse nettement les murs des institutions et des cercles de spécialistes. Le chercheur, en contribuant à la compréhension de la société, vient démystifier les mécanismes du pouvoir et met en lumière les logiques autoritaires auxquelles nous nous plions souvent, sans même nous en apercevoir. Il porte son regard, là où nous fermons inconsciemment les yeux.

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