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Les colombes de l’apocalypse

Lettre Bitumineuse (5)
Éric Madsen

Décidément, les éléments sont déchainés en ce début du mois de mai. Notre lac Champlain et sa rivière Richelieu n’ont jamais été aussi gonflés par l’eau de la fonte des neiges et les précipitations diluviennes du printemps. À l’autre bout du pays, l’Alberta fait face à des feux de forêts incontrôlables, du jamais vu aussi tôt en saison.

Le 15 mai dernier, alors que, ici, on écoutait religieusement M. Proulx lors de l’assemblée annuelle du Journal, j’étais loin de me douter que, au travail, les flammes de l’enfer allaient déferler si près de la raffinerie et qu’elles nécessiteraient une évacuation générale plus tard dans la soirée.

L’an dernier, j’ai partagé une roulotte de contremaîtres avec des monteurs d’échafaudages (scaffolders) originaires du Nouveau-Brunswick. Renaud et Steven me faisaient bien rigoler avec leurs histoires de pêcheurs. Avec celles, aussi, de ces signes religieux qu’on découvre dans la carcasse des homards et de ces autres m a r q u e s de bondieuseries que présentent les organismes marins. Durant l e s pauses, on riait ferme en écoutant leurs histoires hilarantes, qu’ils pimentaient de leur splendide accent franco-acadien. Bien sûr, je restais sceptique : des colombes dans un coquillage, ben voyons donc… pis quoi encore.

Le destin a fait que nous ne nous sommes plus revus par la suite. Du moins jusqu’à tout récemment, alors que Steven, qui n’avait pas oublié nos rigolades d’alors, me donnait une petite boîte dans laquelle se trouvaient deux exemplaires d’un coquillage communément appelé sand dollar (NDLR : oursin plat ou petit clypéaster) accompagné d’une note explicative sur la légende qui l’entoure. Cette légende porte sur la naissance et la mort de Jésus.

Désireux de faire profiter mon équipe de cette expérience, j’ai attendu ce dimanche 15 mai pour faire mon petit spectacle, après la pause santé-sécurité hebdomadaire que nous tenons dans la fourgonnette. Alors…

Si on examine de près le coquillage, il y a effectivement quatre trous sur l’une des faces (les trous des clous) et un plus gros sur l’autre face (le trou d’une lance romaine). D’un côté du coquillage, le lys de Pâques, le centre étant l’étoile des bergers, et de l’autre côté, le poinsettia de Noël rappelant la naissance ! Ensuite, il faut ouvrir par le centre le mollusque et libérer ainsi les cinq petites colombes en attente de répandre la paix et la joie dans les cœurs. Ah ben, câline de bine… Il y a bien cinq petits morceaux ressemblant à une colombe qui tombent dans le fond de la boîte. Nous sommes aux anges, l’amour est dans nos cœurs, l’avant-dernière journée de travail va être belle. aux anges, l’amour est dans nos cœurs, l’avant-dernière journée de travail va être belle. Soyez prudents, les colombes de l’amour  veillent sur nous, nous sommes des kings. La journée se passe effectivement sans problèmes. Plus qu’un dodo et nous  retournerons enfin à la maison. Mais il n’y aura pas de dernier dodo…

Depuis trois jours, des panaches de fumée s’élèvent dans le ciel du nord-est albertain. Mais, en cette fin de journée, il y en a un qui semble plus proche et qui est directement dans l’axe de l’endroit où nous sommes. Et puis, il y a ce vent très fort du sud qui assèche tout depuis plusieurs jours.

Ça sent pas bon. Vers huit heures du soir, des restants de tisons tombent du ciel. Les gens sont inquiets et, en pareil cas, les rumeurs vont bon train. Ils ont évacué Suncrude et Albian, la route 63 est fermée. Au loin, on aperçoit des hélicoptères survoler le brasier. Un comique demande des guimauves. À dix heures, aux portes du sommeil, j’enfile tout de même des vêtements pour aller voir. Il y a trop de monde dans les corridors, c’est louche, la panique s’installe. Les flammes sont à un demi-kilomètre du camp, l’horizon est rouge, la forêt brûle inexorablement, si près, comme dans les films. Le vent est si fort que la poussière nous empêche de bien voir. Marc, un de mes gars, pompier volontaire dans sa Mauricie natale, me tire par le bras ; envoye, on décrisse ! Avant de rentrer ramasser mes affaires, je jette un dernier regard sur l’enfer : les flammes dévorent tout.

Encore du grand CNRL* : pas d’instructions, pas d’alarme, la confusion la plus totale. Doit-on libérer nos chambres ? Oui-non. Apportez le strict minimum, des autobus vont nous évacuer jusqu’au skillcenter, des gens courent dans toutes les directions en tirant leurs valises. J’ai pris le temps de tout ramasser ; il ne reste que ma poche de hockey bien pleine. Who cares ? Sauve ta peau.

Finalement, ils ont évacué deux camps, soit environ deux mille personnes. Il était onze heures du soir. Fatigués et nerveux, nous errions autour du bâtiment sans savoir à quoi nous en tenir. Assurément, la nuit allait être longue.

La malchance s’acharne sur CNRL*. Les incidents se multiplient. Le mois dernier, une grue de 250 tonnes s’est renversée. Heureusement, à part la machine, il n’y a pas eu de dommages. En janvier, un four qui explose causant l’arrêt de la production, une fournaise qui prend feu, un compresseur qui brûle. Et voilà que le feu a failli presque tout raser sur son passage. Selon moi, le big boss doit avoir le sommeil léger.

Durant la nuit, mon équipe s’est regroupée autour d’un café et de sandwichs pour faire le point. Nous venions d’apprendre que le site serait fermé pour au moins trois jours ; donc, pas de travail. Oui, si on voulait partir plus tôt que prévu, libre à nous, pourvu qu’Air Canada ait des sièges libres.

Dans le groupe, un comique m’a pointé du doigt : « Madsen, c’est de ta faute tout ça. C’est tes maudites colombes d’à matin, tes colombes de l’apocalypse. » Nous sommes tous partis à rire comme des cons, plus solidaires que jamais. Il me reste un coquillage dans la petite boîte que Steven m’a donnée, mais demandez-moi pas de l’ouvrir pour en libérer les colombes… Enfin, pas tout de suite.

* Canadian Natural Resources Limited

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