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- Chronique littéraire d'Armandie -

L’amour à l’aube des fins du monde

Là où fuit le monde en lumière de Rose Eliceiry
Christian Guay-Poliquin

 

Elle était de passage à Saint-Armand en juin dernier lors des Festifolies en Armandie. On pourrait dire que sa poésie est faite d’éclats de vérités et de miettes de monde que l’on cueille au fil des pages comme des petites pierres le long d’un chemin. Ses images sont d’une beauté âpre et saisissante, à mi-chemin entre les mains tendues des amoureux et le métal rouillé des cours à « scrap ».

Son premier recueil, Hommes et chiens confondus a remporté le prix Félix-Leclerc décerné lors du festival international de poésie de Trois-Rivières. Là où fuit le monde en lumière, paru l’année dernière, est présentement finaliste pour le prix des libraires du Québec. Ses deux recueils ont été publiés aux Éditions de L’Écrou.

Néanmoins, ceci n’est pas une chronique. C’est autre chose. Autre chose, comme un texte qui se méfie du langage plat, descriptif et raisonné. Autre chose, comme une espèce de mise en scène qui souhaite, le plus possible, laisser la poésie de Rose Eliceiry parler par elle-même.

je n’ai pas la finesse de croire à l’impossible
je t’attends dans les failles
derrière la buée des fenêtres […] ensemble on avait l’odeur du goudron et de l’eau de javel
le corps entier qui goûte la main d’œuvre
et le sel des petites semaines

Là où fuit le monde en lumière met en relief l’importance de l’autre, de celui dont on ne finit jamais de sonder le regard, de découvrir les mécaniques mystérieuses, d’apprivoiser tout ce qu’il attise en nous.

toi tu connais les arbres par leurs noms
tu soignes les oiseaux dans des boîtes à chaussures

 Mais au-delà de ces avancées dans le territoire de l’autre, ce recueil évoque un dilemme propre à notre époque, à savoir où donner de la tête entre la quête quotidienne d’un bonheur bien à soi et les tentatives désespérées de faire tenir ensemble les morceaux d’un édifice qui menace de s’effondrer un peu plus chaque jour.

 je prends sur moi la beauté de l’effondrement […] nous ne sauverons rien
mais le jour reste le jour
jusqu’à preuve du contraire […] après
il ne restera rien
quelques vieilles certitudes
émiettées sur le sol […] nous n’avons pour héritage que la fuite du monde

 La voix éraillée de l’avenir nous rappelle en ce sens qu’il vaut mieux ne pas rester seul pour affronter les temps à venir. C’est l’amour, c’est l’amour l’unique résistance effective devant la déroute inévitable du monde.

tu as pleuré comme un homme pleure
à l’abri des regards
en arrachant un peu le racoin du tapis […] un message codé sur la peau de ton corps
qui vieillit dans mes bras.

 La poésie de Rose Eliceiry se situe à proximité du réel, dans le détail des choses ordinaires où elle trouve l’élan pour atteindre, comme si de rien était, la grandeur des petits moments de l’existence.

j’irais bien aujourd’hui cueillir des champignons
suivre les grandes personnes
comme quand c’était l’enfance

Mais dans ces incessants allers-retours entre soi et le monde, on n’échappe pas à l’incertitude des lendemains et à la pâleur des visages qui sondent les horizons qui se resserrent sur nous.

nous ne savons plus éviter l’abîme […] sais-tu le bruit du monde quand il tombe à genoux
et l’horrible parade d’être encore debout

La dimension intime de la vie est ainsi doublée par un questionnement sur la suite des choses dans sa dimension collective.

quelque chose s’est fendu dans l’ordre des saisons
mais je ne m’achève pas
au creux de cette époque
qui tourne dans ma tête comme une crécelle en feu

L’indifférence des désastres à l’égard des destins humains nous rappelle par conséquent l’ampleur de notre solitude. Mais la présence de l’autre suffit pour donner du sens à l’immensité insondable du ciel, pour nous permettre d’accepter le pourquoi irrésolu de nos vies, pour faire face au grincement de l’avenir. Et, surtout, la poésie de Rose Eliceiry est un baume sur les lèvres gercées par le froid de nos silences.

on ira dimanche soir boire du vin blanc au parc
manger des sandwichs au jambon
se raconter tout ce qu’on a perdu et finir un peu saouls
dans le prolongement du monde

Rose Eliceiry, La où fuit le monde en lumière, Éditions de l’Écrou, 2017, 57 p.

 

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