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- Chronique littéraire d'Armandie -- Culture -

Femme forêt

Josée Beaudet

Anaïs Barbeau-Lavalette est une personne magnifique, à la féminité éclatante. C’est une femme moderne audacieuse qui, à travers son œuvre, comme les femmes d’autrefois, tisse, raccommode, rapièce et relie.

En plus d’être l’auteure de trois romans reconnus par le public et le monde littéraire, elle a déjà réalisé plus d’une douzaine de films documentaires et de fiction, dont plusieurs ont été récompensés par le milieu cinématographique, à l’échelon national et international.

Unissant ses talents et ceux de son conjoint, Émile Proulx Cloutier, elle présente présentement sur scène Pas perdus, un « documentaire scénique » qui réunit cinéma, photographie, danse, musique et comédiens non professionnels, dans une approche parfaitement inédite.

Femme engagée, elle milite également en faveur de la paix et du désarmement, et a été nommée Artiste pour la paix 2012 en 2013.

Elle est, en compagnie de Laure Waridel, l’instigatrice de Mères au front, ce mouvement politico-écologique né il y a plus de deux ans et devenu international, qui regroupe mères et grands-mères en colère, soucieuses de laisser à leurs enfants et petits-enfants un monde vivable. Car Anaïs Barbeau-Lavalette a aussi mis au monde trois jeunes enfants qui sont le cœur de sa vie.

Dans Femme forêt*, l’auteure unit patiemment, avec la navette de l’amour, la chaîne de son œuvre à la trame de sa vie.

Est-ce de l’autofiction ? Pas vraiment. Je suis souveraine. Je fabrique ma mémoire comme je le veux, écrit-t-elle. Il y a de plus dans ce livre quelque chose qui transcende la réalité individuelle, quelque chose d’universel et d’omniprésent, deux éléments qui s’appellent la nécessité du lien aux autres et la découverte du lien à la nature.

Nous sommes en plein temps de COVID. Deux familles amies, quatre adultes et cinq enfants, s’installent à la campagne hors de tout village, dans une maison plutôt délabrée. Plus d’école pour les enfants, plus de travail « présentiel » pour les parents. Des grands-parents ne sont pas loin, mais on ne peut pas les embrasser ni même les approcher à plus de deux mètres.

Quotidiennement, la vie s’organise. Dans le jardin, Bertold, le vieil érable noir est le centre de ralliement des enfants et la salle de classe par défaut. La forêt derrière la maison est tout à la fois guérisseuse et meurtrière, elle est lieu de refuge et source de contes et de peurs ; elle est éternelle, sage enseignante et muse. Les ions négatifs qui tombent en pluie de la pointe des épines des pins rendent heureux. Le pin de Bristlecone n’est pas programmé pour mourir – jamais – et celle qui, petite, était subjuguée par toute sa vie à venir le prend pour modèle. Et même mort un arbre contribue à la trame de la vie autant que de son vivant. Pour certains humains c’est aussi vrai. Vrai pour elle, sans doute, cette mère-source à qui, un soir d’orage, un de ses enfants déclare : Maman quand tu vas mourir, je vais t’enterrer sous mon lit.

Auprès de la forêt, les enfants apprennent la vie et la mort, et leur mère se solidifie. J’ai l’impression que je m’étends. Je ne suis ni plus grande ni plus forte. Je suis simplement plus vaste. [….] Je me laisse aspirer par la forêt […] Il n’y a plus de peau entre les arbres et moi.

Peu à peu, l’auteure noue des liens entre l’histoire du passé et celle du présent, entre les vivants et les morts, ceux de sa famille et ceux des voisins. Les découvertes s’accumulent et une pierre tombale trouvée sur son terrain l’amènera jusqu’au cœur de la seconde guerre mondiale. Cueillie par la Dame en Blanc, devenue depuis un fantôme qui rôde autour de sa maison, la soie des asclépiades qui poussent sur son terrain a autrefois sauvé la vie de son grand-père en Europe.

Il arrive parfois que celle qui disait je suis libre ensemble, moi, dans La femme qui fuit**, étouffe et prend le large pour se ressourcer auprès de « l’homme des bois » ou dans les bras du « peintre qui habite sous les arbres ». En attendant de retrouver l’homme de sa vie, « l’homme-roseau » qui est aussi « l’homme-chêne », celui avec qui, elle et leurs enfants, sont soudés : Nous sommes ensemble, tissés au reste des vivants.

AnaÏs Barbeau-Lavalette qui, dans ses racines, a hérité de sa mère la joie et la beauté, et de son père, le don de la chance et celui de l’émerveillement, elle qui décide de la grandeur de l’ordinaire, réussit cet exploit : écrire un livre heureux sur le thème de la grande difficulté de vivre et d’aimer.

* Femme forêt, éditions Marchand de feuilles, 2021

**Publié aux éditions Marchand de feuilles, 2015

 

 

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  1. Bravo Josée Beaudet pour ce bel article. J’ai lu le livre et je vais le relire et le relire pour encore bien des années…Quelle magnifique écriture qu’elle a AnaÏs Barbeau-Lavalette !

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