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Entrevue avec Suzette, tortue ambassadrice

Guy Paquin

Si on l’appelle Suzette, c’est que, vue d’en haut, avec sa carapace ronde et plate, elle a l’air d’une petite crêpe. Mais ne lui dites pas. Les tortues molles à épines, comme Suzette, sont très sensibles et elle pourrait croire à une mauvaise blague. Nous avons rencontré Suzette au zoo de Granby où elle est ambassadrice de son espèce, désignée menacée. C’est que les seuls sites de reproduction des tortues molles au Québec sont au bord du lac Champlain, à Clarenceville, et dans le delta de la rivière aux Brochets, et que là, elles n’ont pas la vie facile. De sorte que les populations qui nous voisinent en arrachent.

« Bonjour Suzette, comment allez-vous ? »

« Bonjour M. le journaliste. Je me porte à merveille. Là, je faisais une petite sieste digestive. »

« Vous avez fait un bon repas ? »

« Délicieux ! Des grillons vivants ! »

« Euh, oui, bien sûr. Et vous attrapez des grillons vivants ? Il me semblait que les tortues étaient un peu lentes pour ça ? »

« Dites donc, je ne suis pas une tortue des Galápagos. Je suis très vive, surtout dans l’eau. Je reste d’ordinaire immergée totalement pendant une vingtaine de minutes mais je peux rester sous l’eau pendant cinq heures. Trouvez-moi un humain qui en fait autant ! »

« Mais comment diable respirez-vous, tout ce temps ? »

« Mais par la peau, comme tout le monde ! »

« Ah. »

« Avec mes pattes palmées, j’accélère si vite que les grillons, à la surface, n’ont aucune chance. Pas plus que les écrevisses, les petits poissons ou les escargots que je mange dans la nature. Et regardez-moi les griffes au bout de mes pattes. Les écrevisses ont beau se cacher dans le fond de l’eau, avec ça, je les débusque sans problème. »

« Donc, c’est la belle vie pour vous, dans la baie de Missisquoi. »  « Pas tant que ça, Monsieur. D’abord, il y a les ratons- laveurs. Ils mangent mes oeufs, mes enfants ! Affreux ! Et puis il y a vous, les humains. Avec l’empiètement de toutes vos activités, comme l’agriculture sur les rives ; celles-ci rapetissent. Et comme il ne reste plus que de minces lisières pour se chauffer au soleil et pondre, on a de gros problèmes. »

« Lesquels ? »

« C’est surtout pour les oeufs. Voyez-vous, si on a une très large berge pour pondre, on pond dans la vase, loin de l’eau. Il peut y avoir une ou deux montées d’eau, on s’en fout, nos oeufs sont assez en hauteur pour rester au sec et au chaud. Mais maintenant, avec les petits rubans de berge qui restent, à la moindre montée d’eau, c’est l’inondation fatale. Et puis, auriez-vous la décence de laisser les troncs d’arbres tombés près de l’eau là où ils sont ?

Pour bien digérer, j’ai besoin de me chauffer au soleil. Ces souches sont essentielles, alors, le mieux que vous avez à faire, c’est rien du tout. Laissez les arbres tombés où ils sont au bord de l’eau. »

« Compris, Suzette. Parlons, pour finir, de votre avenir, ici, au zoo. Votre job d’ambassadrice, c’est pour la vie ? »

« Oui. Telle que vous me voyez maintenant, je suis adolescente, encore en pleine croissance. Mais arrivée à mon plein développement, je ferai autour de 30 ou 40 cm et 8 à 10 kg. Et j’espère bien vivre jusqu’à 50 ans. Comme le menu est délicieux et varié (grillons, poissons rouges, éperlans et moulée à truites) j’ambitionne même de dépasser les 50 ans. »

« Bonne vie, Suzette. »

« Vous aussi, Monsieur. »

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