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Le ras-le-bol du lac Champlain

Guy Paquin

Photos : Marie-Hélène Guillemin-Batchelor

À Saint-Armand, le lac atteint les 31,389 mètres de hauteur le 6 mai. Son niveau indicateur de vigilance est de 30,4 mètres. Il dépasse d’un mètre la limite inquiétante.

« Là, raconte Réal Pelletier, c’est devenu évident qu’on courait à la catastrophe. On a vite perçu que deux sortes d’actions s’imposaient : d’abord, aider les domiciles du côté du lac, le long de la rue Champlain ; et puis, protéger les propriétés privées et publiques de l’autre côté de la rue et au-delà. »

Du sable et des pompes

Pour les domiciles, deux interventions s’imposent. D’abord des murets de sacs de sable pour contenir la colère du lac. Et puis, comme ces remparts seront hélas insuffisants, il faut des pompes pour éviter que l’eau qui monte dans les caves ne refoule jusqu’au rez-de-chaussée. On en est là !

« On a installé des pompes à l’essence dans les résidences inondées. Nos pompiers veillaient sur ces pompes, changeant l’huile et faisant le plein de carburant aux deux heures, 24 heures sur 24, raconte le maire. Il est vite devenu évident que nous avions besoin d’une meilleure solution. Je ne pouvais mobiliser les pompiers ainsi jour et nuit très longtemps. Imaginez si un incendie avait éclaté pardessus le marché !

On a donc acheté une dizaine de grosses pompes électriques et on les a installées d’urgence. Trois effets bénéfiques ont résulté de cette décision : meilleur efficacité du pompage ; disponibilité assurée des pompiers pour le cas d’un incendie ; une vraie nuit de sommeil pour les sinistrés, la première en cinq jours.

Digue brise-lame

De l’autre côté de la rue Champlain, les résidents voient l’eau monter, rapidement. Le point névralgique est le tronçon qui va de la rue Léger à environ cent mètres au-delà de la rue Notre-Dame. Cette portion forme une sorte de cuvette, invitation perverse au débordement du lac. Avec la pluie et les rafales de vent, ce n’est plus qu’une question de temps pour que les résidences du côté est de la rue subissent le même sort que les huit maisons déjà inondées de l’autre côté. « Ça s’annonçait très mal, confirme le maire. Et puis j’avais une inquiétude supplémentaire. La station de pompage des eaux usées est dans ce secteur-là. Si elle s’inondait, les dégâts auraient été très graves. En plus, Bell Canada a une hutte abritant ses circuits de télécommunication. Imaginez-nous en plein sinistre, sans téléphone ni Internet pour communiquer entre nous et avec l’extérieur ! Et pour ne rien vous cacher, je commençais aussi à regarder la caserne de pompiers avec des palpitations. »

Réal Pelletier n’a pas sorti le manuel de l’intervention d’urgence de son tiroir. De son propre aveu, on a improvisé une solution pour s’adapter à des circonstances exceptionnelles. Solution très armandoise, d’ailleurs. On a fait appel à la richesse naturelle la plus répandue dans la municipalité : la garnotte.

La pierre concassée, si on l’accumule d’une manière astucieuse, peut bloquer le chemin aux vagues les plus agressives. On a donc improvisé un muret brise-lame pour protéger résidences et équipements publics. Coût estimé par le maire : aux alentours de 100 000 $.

« Bien sûr que ça ne sort pas d’un beau plan d’urgence écrit d’avance », confirme Yvan Leroux. « Mais la Sécurité Civile n’a pas le monopole des interventions. Les autorités municipales peuvent prendre des initiatives quand elles le jugent bon. Nous avons d’ailleurs inspecté cette digue.

Mes inspecteurs m’ont fait rapport. Ils jugent la digue “ efficace. ” Qui payera la note ? Pour Yvan Leroux, la Sécurité civile pourrait absorber une bonne partie de la facture de la construction et du retrait éventuel du gros tas de garnottes. « Faut voir les factures, faut appliquer les barèmes extrêmement complexes en vigueur chez-nous. Ça pourrait aller jusqu’aux environs de 75 %, au pif. »

Vendredi 6 mai

Mme N. habite sur le beau côté de la rue Champlain dans Philipsburg. Celui qui est directement sur la berge du lac. Ce matin, la pluie a enfin cessé. Mme N. est à emplir un grand conteneur à déchets de tous les débris que le lac et le vent ont poussés sur son terrain et sur ceux de ses voisins. Elle se hâte parce que le conteneur est presque plein et qu’on vient le récupérer à midi.

Un de ses amis est venu l’aider, de Baie-Comeau. « Vous pouvez donner un A+ aux pompiers de Saint-Armand, spécifie-t-il. Ils étaient là dès qu’on a eu besoin d’eux. Ils ont aidé à monter le muret de sacs de sable, ils ont travaillé dur, de nuit et de jour. Ils sont venus la nuit pour ravitailler les pompes en carburant et s’assurer de notre sécurité. Un A+, vous pouvez l’écrire. »

À l’autre bout de la rue Champlain, un des ouvriers de l’usine de filtration d’eau a un problème insolite. Tout le long de la rue Montgomery, des bouches d’égout recueillent habituellement l’eau de pluie qui ruisselle, et l’évacuent dans le lac Champlain. Ce matin, le lac en a ras-le-bol et c’est lui qui se débonde vers les deux bouches d’égout les plus basses, tout au bout de la rue. Les couvercles de ces puisards ont levé, et il se forme maintenant une petite baie Missisquoi dans la cour et le stationnement de l’usine de filtration.

« J’ai essayé de colmater les trous d’égout avec des sacs de sable et j’ai mis deux pompes en marche, mais je ne suis pas sûr des résultats », nous confie cet employé. L’expression de son visage, entre le scepticisme et la perplexité, en dit long.

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