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Serge Poirier, l’homme qui coupait des arbres

Christian Guay-Poliquin

Serge Poirier et son cheval  (Photo ; Serge Poirier)

La forêt du Québec. Il y a quelques décennies, on en parlait, mais sans rien en dire vraiment. On en parlait comme des marins parlent de l’horizon : lointain, infini. Aujourd’hui, c’est différent ; avec l’expérience mécanisée, on a compris qu’en forêt on pouvait tenir l’horizon dans le creux de notre main. Ce qui était lointain ne l’est plus, ce qui était infini ne l’a jamais été.

Gaspésie. Années 1970. Tout roule à plein régime. L’industrie de la pêche est florissante, les mines engagent, et la forêt elle-même cherche des bûcherons. Dans le petit village de Saint-Elzéar, à quelques kilomètres à l’intérieur des terres de Bonaventure, Serge Poirier, dernier d’une famille de dix, apprend le travail en forêt en suivant l’exemple de son père et de ses frères aînés. L’exemple, qu’est-ce que c’est ? C’est un homme, le père de Serge, qui dans une vie pouvait bûcher jusqu’à trois fois le même territoire.

L’exemple c’est ça : un homme, une scie à chaîne et un cheval. Résultat : une forêt en santé qui se renouvelle d’elle-même tant en quantité qu’en qualité, une forêt qui a toujours des ressources à offrir, une forêt comme un gagne-pain à l’inverse de la coupe à blanc.

Mais aussi, à cette époque, les pressions faites par l’économie marchande sur la forêt du Québec étaient très fortes. La demande en pâte et papier et en bois d’œuvre était sans cesse croissante  les techniques traditionnelles d’exploitation forestière, même armées de scies à chaînes, ne suffisaient plus pour l’assouvir. Ainsi, des machines d’une puissance et d’une ampleur totalement inédites sont arrivées en forêt pour prendre la relève. Territoires lointains, productivité infinie. On en est venu à vouloir mécaniser la forêt selon le modèle de nos industries. Le reboisement forestier, le mea culpa factice des grandes compagnies forestières, n’échappe pas à cette logique d’exploitation ; il fait de la forêt un simple champ d’arbre. Une monoculture de conifères.

Serge Poirier est un travailleur forestier, fils et frère de travailleurs forestiers. Quittant Saint-Elzéar, il travaille pour une de ces grandes c o m p a g n i e s forestières comme il y en a tant dans la province. La longue liste témoignant de l’enlisement de la gestion de la forêt au Québec, il la connaît en détail, et ce, bien  avant la parution du documentaire l’Erreur Boréale de Richard Desjardins. C’est d’ailleurs pourquoi un jour il quitte les commandes de son timber-jack, où il était perpétuellement coincé entre l’inspecteur forestier qui lui disait de réduire la coupe, son employeur qui lui disait le contraire et son jugement moral qui le tourmentait sans cesse.

Aujourd’hui Serge Poirier vit à Frelighsburg. Il travaille à son compte. Il est bûcheron, avec son cheval et sa scie mécanique. Il connaît bien son métier. Sa méthode est simple, efficace et propre. Les traces de sabots dans la glèbe de la forêt n’ont rien a voir avec les interminables ornières que laissent derrière elles les machineries lourdes. Pour lui, il ne s’agit pas d’exploiter la forêt, mais plutôt d’en utiliser intelligemment les ressources. C’est le choix de la méthode qui fait en sorte que la forêt est une ressource inépuisable ou non.

Comme nous l’apprenait Le Saint-Armand de décembre dernier, le territoire forestier de la région est sujet à bien des pressions. Les tensions découlant de cette situation font souvent en sorte, comme le rapporte Serge Poirier, que le bûcheron est perçu comme un artisan des coupes à blanc. Ce que fait Serge, et surtout comment il le fait, est pourtant la preuve qu’il existe bien des distinctions à faire dans l’exercice d’un même métier. L’alternative qu’il propose n’est pas révolutionnaire, elle est simplement traditionnelle et viable. Selon lui, c’est par la transmission intergénérationnelle du savoir-faire que la sagesse relative à un métier et à son environnement peut se perpétuer.

Serge Poirier cherche un ou deux employés pour lui donner un coup de main et leur apprendre le métier de bûcheron et le travail en forêt avec un cheval, afin que cette méthode de coupe soit plus connue et reconnue.

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