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- Gens d'ici -

Madame Yvonne Jean Raymond

Éric Madsen

Yvonne Jean Raymond et ses enfants à Noël 2004.
Dans l’ordre habituel : Marie, Thérèse, Yvonne, Louise, Jean, Roland, Richard, George  (Photo : Famille Raymond)

C’est avec un grand plaisir que je vous parle aujourd’hui d’une dame bien connue de nos lecteurs, pour qui j’ai beaucoup de respect et que j’adore, un petit bout de femme incroyable, Madame Yvonne Jean Raymond. Sachez que de résumer une vie en mille mots est un exercice périlleux, que fatalement on tourne les coins un peu ronds.

Hier

Yvonne est née le 19 avril 1912 à Saint-Eugène, comté de l’Islet, dans le bas du fleuve, sur la ferme paternelle. Sixième d’une famille de neuf enfants, elle se souvient encore toute petite de ces hivers rigoureux, où la neige restait sous les sapins jusqu’en juin. Et que de fréquenter l’école à un mille de marche représentait tout un défi, « l’hiver c’était tough » ajoute-t-elle dans un rire. Son père, draveur de métier, disparaît dans la nature annuellement, et c’est sans lui qu’Yvonne se souvient de ses Noël sans cadeaux, ensevelis sous la neige qu’on peinait à déblayer avec des chevaux. C’est avec grande peine et impuissante qu’à l’âge de quatre ans, Yvonne voit sa mère partir au ciel à 31 ans épuisée par la vie. Orpheline, c’est sous l’aile et les jupes de sa grande sœur aînée de neuf ans qu’Yvonne grandit. Apprendre à cuisiner, broder, cultiver le jardin si essentiel, affronter les « ma tantes », grandir encore et apprendre que soudainement la famille déménage.

À douze ans, Yvonne réside à Philipsburg, là où son père, par un série de contacts, s’est trouvé une job à la construction des routes, ainsi qu’à la carrière de marbre. Après le brouhaha du déménagement, sa grande sœur de mère décide qu’Yvonne doit parfaire son anglais. Elle ira donc à l’école anglaise et surtout vivre dans une famille de Franklin, au Vermont, pour aider une mère désemparée à cause de ses deux enfants handicapés, en retour d’un gîte. Après bien des efforts, en juin 1929, à dix-sept ans, Yvonne décroche son diplôme (que j’ai vu d’ailleurs accroché dans son salon) d’une académie de Swanton (Vermont). De retour au pays, c’est durant une de ces innombrables veillées du samedi soir qu’un certain Frédéric « passait son temps à me regarder » se remémore-t-elle. Il m’a demandé si je voulais danser, « en plus c’était lui le caller », alors …Yvonne a pris cinq ans avant de dire oui à l’autel de l’église de Philipsburg, ayant longuement mûri sa décision avec l’aide de sa grande sœur qui voyait à tempérer les ardeurs. Durant cette période où l’on ne faisait que sortir les samedis soir, Yvonne ne perd pas de temps et se lève aux aurores pendant trois ans, afin de servir les déjeuners aux travailleurs dès cinq heures le matin, dans un des restaurants mythiques de Bedford, le restaurant Café Canadien.

Le jour du mariage, son homme lui apprend que c’est à Sherbrooke qu’ils passeront leur nuit de noce et qu’au retour elle s’installera temporairement chez les beaux-parents. Environ dix mois et demi plus tard une cigogne passe, et c’est le début d’une nouvelle vie. Yvonne a eu huit enfants, veut-elle bien me préciser, car elle en a perdu un en cours de route, et que pour elle il compte autant que les sept autres. Elle arrête donc de travailler pour besogner encore plus à la maison, mère à son tour, elle doit prendre soin des siens. Quelques années plus tard, la famille s’installe à Saint-Armand sur le chemin du même nom à la sortie ouest du village. Le père camionneur-commissionnaire sillonne les routes du matin au soir finissant sa carrière au volant d’un autobus scolaire. Pendant ce temps, la mère élève ses petits et découvre le chant et la musique, cultive le jardin et surveille les petits tous les midis à l’école du village, ainsi les années passent. Les plus vieux quittent le nid, bientôt suivis par les plus jeunes et soudainement on devient grand-mère. Et le temps qui file si vite, Yvonne occupée maintenant à prendre soin de son homme atteint d’une maladie des reins, tâche qu’elle assumera durant vingt ans, jusqu’au jour où « Fred » décroche à 78 ans. Une nouvelle vie commence.

Aujourd’hui

Le 19 avril prochain, Yvonne pourra souffler les flammes de 94 bougies. Elle habite à Bedford depuis seize ans, et dans son petit appartement elle rayonne encore. À l’heure où l’on parle de plus en plus des aidants naturels, de ces adultes qui doivent prendre soin de leurs parents pas toujours volontairement, que des coroners enquêtent sur les services donnés par les centres d’hébergement privés et publics, qu’on entend parfois des histoires d’horreur que vivent nos petits vieux, on peut se questionner. Quelle est votre recette chère Yvonne ? « Mes enfants sont très précieux, ils s’occupent de moi et s’enquièrent de mon état à tous les jours ou presque ». Effectivement, pouvoir compter sur les enfants qui font chacun leur part est bien précieux. Mais au-delà de ça, Yvonne comment faites-vous ? « Il s’agit de vouloir, être calme et ne pas s’énerver…tu sais j’étais jeune et déjà toute seule, c’est au tout début de ma vie que j’ai appris à m’occuper de moi ». « Il faut avoir confiance en soi, ne pas s’inquiéter de rien, j’ai une bonne santé, je connais mes limites, je passe par-dessus les difficultés qui parfois sont des petits riens ». Est-ce que tenir votre journal intime y est pour quelque chose ? « Oui, non, je ne sais pas, mais je prie beaucoup, matin et soir, et je parle à celui qui nous dirige là-haut », me dira-t-elle pour conclure, l’œil pétillant.

Demain

Yvonne continuera de voir ses amis, lors du prochain voyage organisé par l’Âge d’or. Une de ses filles va passer avec l’épicerie, ou encore un des garçons qui vit un peu loin va dormir sur le divan du salon, un des jumeaux va arrêter son camion et descendre une petite heure. Si un des enfants vient la chercher, elle aura été voté « c’est sûr » toujours bien au courant de ce que vit notre monde. Toutefois, elle commencera à trouver le temps long et « être seule est en train de me peser », avancera-t-elle. Sans véritable contrôle sur ce que lui réserve l’avenir, elle souhaite simplement que le monde devienne meilleur et « que tous s’aiment, écoutent leur conscience et prennent soin de cette terre qu’on nous a donnée ». Message reçu.

J’ai connu Yvonne à l’école, la maman du midi de plusieurs d’entre nous, surveillant nos pitreries et nos manières avec un sourire toujours bienveillant sur son visage, et c’est ce souvenir là que je vais garder pour toujours.

Merci chère Yvonne.

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