Annonce
Annonce
- L'horloge du chemin -

L’Horloge du Chemin Chambly

Quatrième partie
Robert Demers

L’incident de Henryville

Si les sympathies pour les patriotes étaient générales dans la famille, l’appui aux radicaux était loin de faire l’unanimité. Papineau s’était enfui aux États-Unis, plusieurs chefs patriotes l’avaient suivi après la malheureuse bataille d’Odelltown. Dans la monographie paroissiale d’Henryville, on raconte un incident qui s’est produit en novembre 1837 et qui impliquait Joseph Demers (on l’appelait José dans la famille), aubergiste, un des fils de François Demers et le frère d’Alexis, établi à Henryville depuis plusieurs années : « Comme le patriote Lucien Gagnon traversait le village de St-Georges d’Henryville pour enrôler des recrues, on essaya vainement de le calmer. En lui montrant la troupe minable qui le suivait, une trentaine d’hommes armés de gourdins et de lances de bois, Joseph Demers eut le courage de dire : “Voyons Lucien, qu’est-ce que cela peut bien te donner de mener à la mort ces pauvres gens ?” Pour toute réponse il reçut un coup de pistolet qui lui perça la main. » En décembre, les patriotes subirent un échec désastreux à Moore’s Corner dans la municipalité de Saint-Armand, à une dizaine de kilomètres d’Henryville.

 La fuite

 Le 19 décembre 1837, le gouverneur Archibald Acheson Gosford donne l’ordre d’arrêter tous les patriotes. Plus de mille le seront. On brûle les maisons dans plusieurs villages. En janvier 1838, François Demers tient un conseil de famille. Il a  réussi à éviter l’arrestation, tout comme son fils Alexis, mais il a été informé, probablement par Edme Henry ou par l’un des commandants de son bataillon de la milice, qu’on les appréhendera. Il a décidé que tous quitteront le chemin de Chambly pour aller rejoindre les membres de sa famille qui habitent à Henryville, village situé non loin de la frontière américaine. Édouard René Demers, un de ses fils qui est notaire, mentionne que tout le monde connaît l’horloge du chemin de Chambly. La déménager à Henryville, cela revient à annoncer que toute la famille Demers du chemin de Chambly s’y est enfuie. François va dans les bâtiments et revient avec un pot de peinture vert foncé pour persiennes. Le cœur gros, la mort dans l’âme, mais sans dire un mot pour exprimer sa douleur, il fait repeindre l’horloge qui devient ainsi méconnaissable. La ferme est vendue par François Demers à son gendre Bénoni Marois, le mari de son aînée Françoise, avec instruction de la revendre quand il sera possible d’en obtenir un prix raisonnable. Grand-père, père, femmes et enfants, tous déménagent à Henryville en plein mois de janvier. François ira demeurer chez son fils Joseph, aubergiste à Henryville. Alexis acquerra une petite terre dans la seigneurie de Noyan, voisine de la seigneurie de Sabrevois de Henryville. La terre et la maison du chemin de Chambly seront revendues plus tard à Benjamin Brossard.

Représentation de la fuite vers la frontière en janvier 1838 au moyen d’une gravure ancienne modifiée pour les circonstances. (L’horloge a été ajoutée).

 L’incendie

 François Demers avait quitté le chemin de Chambly de Longueuil à l’âge de 64 ans. La famille avait habité sur ce chemin pendant plus de 60 ans. Les conséquences de l’Affaire du chemin de Chambly furent dramatiques pour Alexis Demers et sa femme Josephte Bessette. La maison dont il devait hérité fut incendiée, ce qui entraîna la ruine de cette famille. Alexis et Josephte vécurent sur leur petite terre à Henryville. Le vieux François est demeuré d’abord chez son fils Joseph, puis chez son autre fils Narcisse, aubergistes à Henryville. Mon grand-père, Louis-Philippe Demers, tenait de son grand-oncle, Édouard René Demers, l’histoire de la fuite de Longueuil vers Henryville et la perte subséquente de la maison. Le 12 octobre 1916, sans doute pour en avoir le cœur net, mon grand-père, accompagné de deux de ses amis, les avocats Arthur Brossard c.r. et  Charlemagne Rodier c.r., est allé visiter l’endroit sur le chemin Chambly où on lui avait dit que se trouvait autrefois la ferme familiale. La ferme appartenait à la même famille depuis trois générations. La mère du propriétaire d’alors savait qu’elle avait été la propriété de la famille Demers et que la maison avait été détruite par l’incendie. Près d’un siècle plus tard, le souvenir demeurait.

Les conséquences de la rébellion furent des plus malheureuses. En plus de perdre leurs biens, leur liberté et parfois même leur vie, les patriotes ont obtenu des résultats exactement contraires à ceux qu’ils recherchaient. En 1840, la langue française fut interdite, l’Assemblée législative rut abolie et le Haut et le Bas-Canada furent réunis en une seule province.

Des paroisses entières ont été pillées et brûlées par les troupes et les volontaires, sous les ordres de Sir John Colborne… Toutes les familles ruinées prendront refuge sur le bord des lignes et ne penseront qu’à se venger. Louis-Hippolyte La Fontaine,  Journal de voyage en Europe, 1837-1838.

Mort d’Alexis et de François Demers

 Alexis Demers et sa femme Josephte Bessette trimaient dur sur leur petite terre depuis leur arrivée à Henryville. Malgré les circonstances difficiles, ils tâchaient d’élever convenablement leurs enfants. Ils peinaient à la suite des pertes terribles subies lors de la rébellion. En 1846, Alexis tomba gravement malade. Il rédigea son testament devant son frère, le notaire Édouard-René Demers, et donna sa terre à son fils aîné Alexis Louis, alors mineur, qui était assisté de son tuteur, son oncle l’aubergiste Narcisse Demers. Il n’avait que 46 ans quand il est décédé à Henryville, en 1848. Il laissait dans le deuil sa femme et cinq enfants en bas âge. Celle-ci décéda à son tour en 1853, à l’âge de 47 ans. Le mari et la femme sont morts de chagrin, d’amertume et d’infortune. L’Affaire du chemin de Chambly fut un désastre pour le couple qui ne se remit jamais d’avoir été privé de l’auberge et de la ferme familiale.

François Demers est décédé en 1861 à Henryville à l’âge de 87 ans. Durant sa vie active, il fut tour à tour agriculteur, aubergiste et capitaine de milice. Membre actif et organisateur du Parti patriote, il dut prendre le chemin de l’exil vers la frontière lors des rafles de 1838 afin d’éviter d’être arrêté, tout comme son fils aîné d’ailleurs. C’est sa maison de ferme sur le chemin de Chambly qui a été incendiée. Il a fini sa vie à Henryville, village frontalier où il s’était réfugié, entouré d’un grand nombre de ses enfants, qui s’établirent aussi à Henryville, le village fondé par Edme Henry, son officier supérieur lors de la Guerre de 1812.

Pierres tombales de François et d’Alexis Demers dans le cimetière de la paroisse Saint-Georges de Henryville. La pierre tombale d’Alexis Demers étant disparue, j’en ai fait poser une nouvelle.

 Les Demers à Henryville

 François Demers et Alexis, son fils aîné, faisaient partie de ces familles qui se sont enfuies vers la frontière. Plusieurs des enfants de François se sont établis à Henryville. On y trouvait les familles de huit de ses garçons : Alexis, Louis, François fils, Joseph, Narcisse, Amable, Édouard René et André Israël. Au fil des ans, certains,  comme Louis, François fils, et Édouard René, se sont établis dans les municipalités avoisinantes du Haut-Richelieu. Joseph Demers quitta le Canada pour l’Illinois. Les autres sont décédés à Henryville. Il semble que personne ne soit retourné sur le chemin de Chambly. François Xavier, fils cadet d’Amable, s’établit au Michigan. Après avoir épousé Adeline Gagnon, il s’établit définitivement au Nebraska. Il y a élevé douze enfants. Il changea son nom à Francis Xavier Demars, à consonance anglaise et de vieux patois normand.

Photo de famille de Francis Xavier Demars, de Campbell Nebraska, États-Unis, avec sa femme et douze de leurs quinze enfants. Trois garçons sont absents de la photo. Ils avaient sans doute déjà quitté le domicile familial et le village de Campbell.

Mon grand-père, Louis-Philippe Demers, fit des recherches pendant plusieurs années sur la descendance de son arrière-grand-père François Demers, mais elle était si nombreuse qu’elle lui parut innombrable. François étant décédé, tout comme Alexis, l’aîné de la famille, qui a hérité de l’horloge lors du décès du premier ? Qui est-il et quelle a été la vie de cet héritier ? C’est ce que nous allons connaître dans le prochain chapitre de l’histoire de l’horloge du chemin de Chambly.

 

  1. Je suis vraiment fière d’avoir trouvé vos écrits, monsieur Robert Demers. Je lis l’Armandie depuis quelques années et je n’avais remarqué les histoires des familles. Il y a 4 ans j’ai rencontré un de vos cousins, Michel Demers, fils de Maurice Demers et de Cécile Régnier de Iberville. Je connais plusieurs des familles dans le journal. Mes grand-parents Courchesne demeuraient à St-Armand où ma mère Madeleine est née. Où ma grand-mère Léona tenait le bureau de poste et mon grand-père le distribuait avec moi pour l’aider!

Laisser un commentaire

Nous n’acceptons pas les commentaires anonymes et vous devez fournir une adresse de courriel valide pour publier un commentaire. Afin d’assumer notre responsabilité en tant qu’éditeurs, tous les commentaires sont modérés avant publication afin de nous assurer du respect de la nétiquette et ne pas laisser libre cours aux trolls. Cela pourrait donc prendre un certain temps avant que votre commentaire soit publié sur le site.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Avez-vous lu?
Consulter un autre numéro: