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- Chronique littéraire d'Armandie -

La forêt de l’existence

Les égarés de Lori Lansens
Christian Guay-Poliquin

Cinq jours, quatre randonneurs, trois survivants…

 La première ligne du quatrième de couverture hante le lecteur tout au long roman. En effet, ce brillant récit de survie est un véritable suspense où chaque personnage semble avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête. En reprenant habilement les codes et les procédés narratifs du genre, Les égarés se veut surtout une plongée dans l’intériorité tortueuse de ses protagonistes. Comme si, aux péripéties en forêt, se superposaient inévitablement les « égarements » de leur existence respective.

La nature est un miroir d’une grande précision.

Traduction française de A mountain story et quatrième roman de Lori Lansens, écrivaine et scénariste ontarienne établie en Californie, Les égarés raconte l’histoire de Wolf, un jeune homme qui a décidé de mettre fin à ses jours en se jetant du haut de la montagne qui domine la région. Cependant, la rencontre inattendue de trois femmes lors de son ascension, change ses plans. Visiblement inexpérimentées en plein air, ces femmes demandent l’aide de Wolf pour s’orienter. Celui-ci est ainsi contraint de repousser son funeste projet pour s’improviser guide de montagne. Mais quelques heures plus tard, une série de mésaventures les éloignent du sentier et les voilà perdus. Les tentatives de revenir sur leurs pas échouent systématiquement. Les heures passent, le soleil décline. Impossible d’alerter les secours, ils doivent passer la nuit en forêt. Ils trouvent refuge dans l’anfractuosité d’un rocher, mais le sommeil ne vient pas et la journée du lendemain reste sans issue. La soif, la faim et le froid deviennent bientôt des préoccupations étourdissantes et l’espoir d’être sauvé s’amenuise un peu plus chaque jour.

Peu de temps après, j’ai cessé de penser à notre destination […]. D’ailleurs, notre point d’arrivée semblait moins important que le simple fait d’être en mouvement. Tant et aussi longtemps que nous bougions, il y avait de l’espoir.

Les récits de survie ont ceci de particulier : ils tirent leur puissance narrative de la mise en intrigue fondamentale de l’existence humaine. Vivra ou ne vivra pas ? La fascination suscitée par ces histoires tient donc au fait que ces dernières supposent un rapport aux choses bousculé par la menace d’un anéantissement. Anéantissement de soi ou du monde, les enjeux se chevauchent et, parfois, se confondent, comme si on retrouvait dans chaque aventure individuelle une part du destin collectif. En d’autres termes, il semble que l’existence mise en péril agirait ainsi comme un dévoilement où les masques des beaux jours tomberaient les uns après les autres. Dans un tel contexte, si l’entraide va de soi, c’est aussi que la méfiance règne en secret.

Nous avons pressé le pas en soupesant les implications d’une présence humaine. Devions-nous nous rapprocher ou au contraire nous éloigner en vitesse ?

En remettant en jeu le continuum de la vie quotidienne, les épreuves de la survie transforment le visage et le regard des protagonistes. Et ce qui fait la force du récit de Lori Lansens, c’est justement le rôle de « l’autre » lors de cette transformation. C’est pourquoi, dans cette histoire très concrète, très terre-à-terre, le langage joue un rôle primordial. À mesure que les personnages luttent contre l’infortune et les intempéries, leurs conversations, d’abord brèves et pratiques, gagnent en densité, meublent les silences et sondent les territoires intérieurs de chacun. Ainsi, les longues heures de marche, d’attente ou d’insomnie font place aux dévoilements et aux révélations. Peu à peu, cette mésaventure haletante devient le cadre d’introspections qui sont aussi profondes que les espérances de se tirer d’affaire restent suspendues.

Nous avions la bouche si sèche, que nos efforts pour parler m’étonnent encore.

Parler et survivre, ne l’oublions pas, sont des actions coextensives. On se rappelle, en ce sens, du rapport étroit entre narration et sursis, magnifiquement mis en scène dans les Mille et une nuits où chaque histoire permet à Shéhérazade de repousser sa mort. Le récit serait ainsi doté de vertus rédemptrices. Dire le monde reviendrait en quelque sorte à le sauvegarder ; raconter sa vie, à la prolonger. Malgré tout.

Dans la montagne, je regrettais d’avoir poursuivi mon récit. [Mes compagnes] semblaient démoralisées par son dénouement incertain.

Les égarés de Lori Lansens nous conduit ainsi, magnifiquement, d’une incertitude à l’autre. Pendant que la montagne tente d’avaler les randonneurs imprudents, que le vent leur joue des tours et que les charognards les épient avec appétit, le passé irrésolu de chacun ressurgit, illuminé par la volonté acharnée de vivre encore.

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