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- Immigration -

Faire tomber les préjugés, tout un combat

Nathalia Guerrero

Jean-Raphaël Itoua

Il y a trois ans, une pharmacie ouvrait à Lac-Brome. Elle avait ceci d’inhabituel que son propriétaire, le pharmacien Jean-Raphaël Itoua, était Congolais d’origine. Tous ceux qui ont eu la chance de l’y croiser ont été charmés par son sourire chaleureux et son authenticité.

Plus de dix mille kilomètres et un océan séparent la République Démocratique du Congo (RDC) et le Québec. Cependant, le parcours de Jean-Raphaël Itoua, comme celui de beaucoup d’immigrants, ne se mesure pas en kilomètres, mais à l’aune de l’immense effort qui implique de renoncer à une partie de soi dans le but d’aller plus loin et de réaliser ses rêves.

Né en RDC, il a quitté ce pays à l’âge de sept ans en compagnie de ses parents qui fuyaient la guerre et le génocide se déroulant au Rwanda, pays voisin. Comme bien d’autres Congolais, la famille s’est installée en Belgique, où Jean-Raphaël a grandi et a complété ses études de pharmacien à l’Université de Louvain. Cependant, le jeune homme éprouve un attrait irrésistible pour le Québec, seul univers francophone dans l’immensité de l’Amérique du Nord. Il parle à ses parents de son désir d’aller y vivre, mais ces derniers tenteront de l’en décourager en invoquant les grands froids et les gros ours qui sévissent dans cette partie du monde. Mais sa décision est prise et, en 1998, il débarque à Montréal.

« Je me suis vraiment bien informé avant de venir et ce que j’avais comme information est que le Canada était une terre d’accueil. Pour moi, aller m’installer au Québec était un défi et une découverte et je me suis préparé psychologiquement pour tout ce qui m’est ensuite arrivé », confie-t-il.

Il savait que, une fois arrivé à Montréal, les démarches à entreprendre dans le but de faire homologuer ses études et de devenir pharmacien ne seraient pas faciles. Ce qui a été le cas. Il en a conclu que la meilleure chose à faire consistait à se présenter comme pharmacien bénévole, ce qui lui permettrait de connaître les médicaments offerts ici, de même que les façons de faire, et de les comparer avec les pratiques européennes.

« J’ai fait du porte à porte dans une cinquantaine de pharmacies et on m’a dit que ce n’était pas possible. Ce rejet a été très difficile pour moi, mais je gardais l’espoir », explique-t-il. Puis, un jour, une porte s’est ouverte. Jean-François Guévin, le pharmacien d’un établissement du plateau Mont-Royal, accepte qu’il travaille bénévolement au laboratoire… en comptant des pilules. Cette expérience a été déterminante face aux épreuves qui l’attendaient.

Durant cette période, le jeune pharmacien travaille toute la semaine à la pharmacie et passe ses fins de semaine à la bibliothèque. « Durant mes temps libres, je n’allais nulle part d’autre qu’à la bibliothèque, c’était ma deuxième maison. J’étudiais les médicaments utilisés au Québec ainsi que l’anglais », explique-t-il.

Décidé à réussir, il acceptait de se donner entièrement à son travail et ses apprentissages. Il finit enfin par passer l’entrevue à l’Ordre des Pharmaciens du Québec qui est déterminante pour son avenir. Une heure et demie d’interrogation, ce pari n’était pas gagné d’avance. « Je les ai surpris avec mes réponses, ils étaient étonnés par mes connaissances techniques. J’ai pu donner les réponses correctes grâce au bénévolat que j’avais fait à la pharmacie. » Suite à cette entrevue, il ira compléter ses études à l’université Laval et sera ensuite certifié comme pharmacien.

Entre temps, il a fait venir de Bruxelles sa copine Mélanie, avec qui il fondera une famille. Ils s’installeront à Longueuil. Puis, Jean-Raphaël découvre l’Estrie. « Je suis tombé en amour tout de suite avec cette région, avec la nature, les gens. Chez moi la nature parle, et c’est comme ça ici », confie-t-il.

Il retournera à plusieurs reprises à Lac-Brome et s’y fera de bons amis. Un jour, l’un d’entre eux lui suggère d’y ouvrir sa propre pharmacie, ce qu’il fera quelques mois plus tard après avoir installé sa famille à Cowansville. Ses filles étudient au cégep de Granby tandis que son épouse travaille dans un centre de soins comme préposée aux bénéficiaires. « Partir de Montréal pour m’installer ici, c’était comme partir de Bruxelles et venir à Montréal. À chaque fois il faut recommencer, mais je suis habitué aux défis », confie-t-il.

Il y aura forcément une certaine période d’adaptation : « Au début, évoque-t-il, les gens étaient méfiants et hésitaient à venir me voir, mais je les comprends, ils ne me connaissaient pas et ils ne sont pas non plus habitués aux personnes avec la peau noire ; les immigrants qui demeurent ici sont des Européens venus il y a longtemps. Aussi, je me suis senti un peu pris au milieu des conflits historiques mais encore vivants entre les anglophones et les francophones, mais les gens ont fini par comprendre qui je suis et ce que je fais. » Il reconnait que c’est toujours un combat que de faire tomber les préjugés.

Au fil du temps, il s’est fait beaucoup d’amis et de clients, qui aiment venir le consulter. Il livre lui-même des médicaments quand c‘est nécessaire car, à ses yeux, c’est important d’aimer et de servir les gens. « Je suis passionné par ce que je fais. »

En dehors de son travail, il est membre fidèle du groupe des marcheurs du Lac Brome, pratique les arts martiaux à Cowansville et s’implique activement dans sa communauté. Il se dit chanceux de tout ce qu’il a vécu. « Il y a des moments où tu peux avoir des larmes aux yeux, c’est dur, mais quand je regarde en arrière et je vois tout ce que j’ai fait, je suis fier. »

Depuis que la pandémie frappe le Québec, il a vu ses activités professionnelles se multiplier par deux, ou presque. « Je regarde tout ce qui se passe avec les personnes âgées et ça me fait très mal. Ici à Lac-Brome il y en a un grand nombre et je suis heureux de pouvoir être là pour elles. »

 

 

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