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Le sac à mots

François Renaud

Au début de novembre, je me suis arrêté, tout à fait par hasard, dans une boutique de livres d’occasion, le Sac à mots, sur la rue du Sud, à Cowansville. Moins de 120 secondes après mon entrée, la libraire me tendait, avec un grand sourire, le bouquin que je cherchais et que je n’avais pas trouvé dans la librairie montréalaise que j’ai l’habitude de fréquenter.

Faut dire que, pour trouver un livre spécialisé comme Le Ra-mat de la typographie, même dans une grande librairie, ça prend déjà de la chance ; le dénicher dans un comptoir de livres usagés, ça relève de l’exploit. Et ça, c’est avant même de parler du prix : 3 $ plutôt que les 19,95 $ annoncés sur l’étiquette autocollante encore apposée à l’endos du livre… Un miracle !

Encore sous le coup de l’émotion, je me suis mis à arpenter les rayons de l’établissement pour y découvrir un univers littéraire complet et superbement bien rangé : au-delà des incontournables guides de voyage et des sempiternels livres de recettes, j’y ai retrouvé Aquin, Camus, Claudel, Anne Hébert, Romain Gary, Montaigne, Alain Robbe-Grillet, Sartre, Yourcenar… Tous bien propres, droits comme des I majuscules, au garde-à-vous par ordre alphabétique. Comme j’exprimais à la charmante libraire qui m’avait accueilli le bonheur que me donnait la découverte de son comptoir, celle-ci, occupée à classer un nouvel arrivage de livres, m’a référé à l’un de ses collègues, Dominique Lequin, dont les explications m’ont fait passer du ravissement à une sorte d’admiration teintée de respect.« D’abord, vous devez savoir que Le Sac à mots n’est pas, à proprement parler, un comptoir de livres usagés, me dira Dominique avec un petit sourire en coin. Pour utiliser une métaphore, disons que la boutique ne constitue que la partie émergée de l’iceberg. L’essentiel de la mission du Sac à mots est d’abord d’offrir des services d’alphabétisation, de francisation et d’initiation aux outils informatiques. »

Là-dessus, pour ne pas déranger les clients et la libraire plus long-temps, Dominique m’a invité à le suivre dans un local adjacent, une belle grande salle conviviale, où nous avons poursuivi la conversation. J’ai alors appris que Le Sac à mots avait été fondé en 1995 par monsieur Mario Haman et deux de ses amis, trois philanthropes de Cowansville, qui s’étaient rendus compte que l’analphabétisme constituait une forme de handicap pour plusieurs de leurs concitoyens.« L’analphabétisme fonctionnel est un handicap sournois, me dira Dominique. Certaines personnes peuvent très bien lire le nom des rues, les adresses, le prix des produits, mais sont incapables, en revanche, de lire un dépliant touristique, de faire des opérations mathématiques de base ou de lire un mode d’emploi. Quand je dis que l’analphabétisme fonctionnel est un handicap sournois, c’est que la prise de conscience n’est pas évidente. La plupart des gens arrivent à faire 80 %, voire 90 % de leurs tâches quotidiennes sans en souffrir, mais vient invariablement un moment où ça les frappe en pleine face.« Imaginez un type débrouillard qui a besoin de travailler et qui pourrait parfaitement assumer un boulot d’homme à tout faire chez Métro, Canadian Tire ou Walmart, mais à qui le directeur du personnel tend un formulaire de demande d’emploi qu’il est incapable de lire. Ou encore la femme dont l’enfant souffre d’une grave allergie aux arachides, mais qui n’arrive pas à décoder la liste des ingrédients sur une boîte de céréales… »

« Aujourd’hui, poursuivra Dominique, on estime que l’analphabétisme fonctionnel touche près de 52 % de la population québécoise. Ce qui veut dire que, dans notre environnement immédiat, une personne sur deux est incapable de lire un mode d’emploi simple, n’arrive pas à faire des opérations mathématiques de base et, surtout, est incapable de participer à l’évolution de sa communauté. Et ça ne s’en va pas en s’améliorant ! Les experts estiment qu’on est sur le point d’as-sister à l’apparition d’un nouveau paradigme : pour la première fois de l’Histoire, les enfants québécois seront moins lettrés que leurs pa-rents… Dans ce contexte, on peut se demander ce que vaudra une démocratie où la moitié des citoyens qui ont le droit de vote sera incapable de lire les journaux ou le programme d’un parti politique. »

Pour les animateurs du Sac à mots, l’essentiel consiste à faire prendre conscience aux gens de leur faible niveau de littéracie et, surtout, à les convaincre qu’ils ne sont pas les seuls à vivre cette situation et qu’il y a une solution à leur problème. À ceux qui feront la démarche de s’inscrire, les formateurs proposeront un programme adapté à leurs besoins et à aux objectifs qu’ils se seront eux-mêmes fixés : lire, comprendre et signer un bail, ouvrir un compte bancaire, remplir un formulaire médical, répondre à la paperasse gouvernementale qui inonde les chômeurs ou les demandeurs d’aide sociale, terminer leurs études secondaires ou simplement mieux s’intégrer socialement.

« Au fil de ce travail de formateur que je pratique depuis trois ans, poursuivra Dominique, j’ai pris conscience que le profil de notre clientèle est très large : un nombre à peu près égal d’hommes et de femmes, Québécois de souche et dont l’âge s’étale de 16 à 65 ans. Je me suis également rendu compte que la plupart de nos clients avaient connu de graves désagréments et souvent de l’humiliation au cours de leur parcours scolaire.

« De ce fait, beaucoup ont été sérieusement traumatisés et c’est pourquoi nous évitons d’utiliser des méthodes qui pourraient leur rappeler de mauvais souvenirs. Ici, il n’y a pas de bulletins, pas de notes et nos évaluations se font individuellement, en fonction des objectifs que nos étudiants se sont eux-mêmes fixés. Même la salle de classe ne ressemble pas à une salle de classe traditionnelle. Elle se trouve ici-même, là où nous sommes assis depuis trente minutes… Avez-vous l’impression d’être assis dans une salle de cours ? »

Au-delà de cette vocation primordiale centrée sur l’alphabétisation, Le Sac à mots dispense également des services de francisation et d’initiation aux outils informatiques. Dans le cas de la francisation, Dominique Lequin nous apprendra que le profil de la clientèle est radicalement différent de celui des classes d’alphabétisation : « Il s’agit très majoritairement d’anglophones d’origine canadienne ou américaine, âgés de 20 à 77 ans et qui possèdent généralement un excellent niveau d’éducation. Il nous arrive également d’avoir affaire avec des clients d’origine asiatique, sud-américaine ou européenne, mais c’est vraiment exceptionnel. »

« Quant au volet Initiation aux outils informatiques, poursuivra Dominique, il s’agit d’une série de cours concernant l’utilisation des ordinateurs portables, des tablettes et, dans un avenir rapproché, des téléphones intelligents. Notre formation vise essentiellement à démystifier l’utilisation des médias sociaux et comporte un sérieux volet sécurité informatique : achats et transactions bancaires en ligne, sauvegarde des renseignements personnels, reconnaître les tentatives d’hameçonnage et y résister, etc. Même si cette formation est ouverte à tous, le profil de la clientèle est nettement plus âgé… Ce qui est parfaitement normal puisque la maîtrise des outils informatiques est une forme de littéracie à laquelle certains de nos aînés n’ont jamais été exposés. »

Au terme de notre entretien, nous sommes retournés dans le local du comptoir afin de saluer la libraire, Valérie De Gagné, que nous avons retrouvée derrière trois grands car-tons pleins de livres que venait de déposer une cliente fidèle. « Faut également que vous sachiez, me précisera Dominique, que Le Sac à mots est un organisme à but non lucratif qui se finance grâce à une subvention du ministère de l’Éducation du Québec, grâce à des dons privés et grâce aux profits de son comptoir de livres usagés. Ici, les gens viennent déposer leurs livres… En fait, ils nous font don de leurs livres, que les membres de notre équipe s’appliquent à trier et à identifier par genre, avant de les remettre sur les tablettes. »

En prenant place dans ma voiture après avoir pris congé de Dominique et de Valérie, j’ai posé mon précieux Ramat sur le fauteuil du passager, en me promettant de faire du Sac à mots une destination obligatoire chaque fois que j’irais à Cowansville. De fait, je me suis promis que, lors de ma prochaine visite, j’apporterais le carton de livres usagés que ma fidèle compagne a posé, il y aura bientôt trois semaines, dans le vestibule de la maison sans trop savoir qu’en faire.

 

 

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