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- Chronique littéraire d'Armandie -

LE POIDS DE LA NEIGE de Christian Guay-Poliquin

Josée Beaudet

 

On sort de la lecture de ce livre comme d’un songe, comme d’une longue hibernation. Tel le héros de cette histoire, on déploie nos ailes, on respire l’air libre, après avoir vécu un hiver sous l’emprise de l’inconscient, sous le poids de la neige.

Dans un livre précédent, intitulé  Le fil des kilomètres *, le jeune héros traverse le pays  d’ouest en est dans sa vieille voiture pour aller retrouver son père souffrant du « cancer de la mémoire », père qu’il n’a pas vu depuis dix ans. Depuis peu, une panne majeure d’électricité plonge la population entière dans la noirceur et l’impuissance. À cause de cette situation catastrophique, le voyage du jeune homme ressemble de plus en plus à un cauchemar à mesure que les kilomètres défilent. L’odyssée se termine tragiquement par un accident au fil d’arrivée dans le village natal. Un homme, le mécanicien du village,  est tué dans l’accident, c’est le père. Et le fils, peut-être  responsable de l’accident, (est-ce bien lui qui était au volant ?), est gravement blessé.

Le second livre ouvre là où le premier se terminait. Le père est mort, le fils est invalide. L’auteur ne s’attarde pas sur les sentiments d’échec ou de culpabilité qui pourraient hanter le jeune homme. Il invente plutôt une histoire dans laquelle il lui accorde une seconde chance.

Dans ce petit village perdu qu’on ne trouverait pas sur une carte et où il neige beaucoup, personne ne peut s’occuper du grand blessé. Il n’y a pas de médecins, pas d’infirmières, mais seulement un pharmacien, Jose et sa femme, la belle Maria, vétérinaire, tous deux débordés de travail. Les habitants, en mode de survie, s’occupent de leurs familles et ne peuvent prendre à charge un handicapé qui, même s’il est originaire du lieu, est presque devenu un  étranger à cause de sa longue absence. C’est alors que Joseph, le vigile, gardien du village depuis le début de la panne, a l’idée de jumeler le malade et Matthias, un homme âgé qui a échoué sur la véranda d’une maison abandonnée quand la panne l’a surpris loin de chez lui. Matthias ne désire qu’une chose aller retrouver sa femme bien-aimée à l’hôpital de la ville.  Le vigile promet à Matthias qu’il fera partie du premier convoi qui quittera le village quand l’électricité sera de retour, à condition qu’il prenne soin du fils du mécanicien. Il promet de fournir du bois de chauffage et des vivres pour deux personnes tant qu’il le faudra. Ni Matthias ni le blessé n’ont envie de cohabiter dans cette masure mais ils n’en ont pas le choix.

Commence alors une longue histoire d’apprivoisement, ponctuée par la température. Au pays du Québec, on sait à quel point la météo a de l’importance. Pour l’handicapé cloué au lit, c’est la seule chose qui l’intéresse. Il ne parle pas, mange le moins possible, ne collabore en rien aux efforts de son gardien. Il est aux prises avec la volupté et la rage que lui procure sa souffrance. Sa seule échappée, c’est un baromètre à l’intérieur et une échelle en bois dehors qui lui indique le nombre de centimètres de neige tombée.  Pendant près de trois cents pages, l’intensité dramatique de cet enfermement ne faiblit pas une seconde, mesurée, chapitre après chapitre, en centimètres de neige. Au début de l’histoire, il y a trente-huit centimètres au sol ; à la fin sept. Entre les deux on aura vécu, longtemps, oppressés, sous le poids de plus de deux cents centimètres, jusqu’à deux cent soixante-treize au plus fort de la pire tempête….

La vie quotidienne est tissée d’une infinité de détails : les changements de lumière, les bruits de la maison qui craque, de la goutte d’eau qui tombe du toit, les soins quotidiens du bain, du lavage, de la cuisine, du feu qu’il faut entretenir. Rien n’est simple, tout est laborieux dans cet univers fermé sans aucune commodité. Quelques visiteurs occasionnels passent mais le temps est occupé essentiellement par une confrontation quotidienne entre celui qui ne veut pas guérir et celui qui veut soigner coûte que coûte parce que la récompense promise est à ce prix.

Le grand blessé muet finira par parler, par crier d’abord en fait, puis parler. À force d’observer le vieil homme qui prend soin de lui, il le devinera, le craindra, le jalousera. Ils en viendront à converser, à jouer aux échecs comme un père et un fils qui se cherchent, se concurrencent sur le terrain du roi. L’handicapé réapprendra à marcher et ils en viendront aux mains, se battront jusqu’au bord de la mort et seront sauvés par une catastrophe naturelle, un autre des drames causés par la neige. Matthias avait dit au début de leur vie commune : ne te méprends pas, je ne suis pas ton père. Mais c’est bien par une deuxième quête vers l’amour d’un père qu’on craint, dont on dépend et qu’on veut dépasser, que sont fabriquées les heures et les jours que les deux hommes passent côte à côte. Il y a d’ailleurs une ressemblance frappante entre le vrai père et le père de substitution. Tous deux sont en manque d’une femme aimée. Le vrai père, déboussolé, soliloquait avec sa femme décédée ; quant à Matthias, il vit en pensée avec celle qui l’attend à la ville.

Quand Matthias fugue, son protégé  part à sa recherche et arrive au village :

« J’arrive à l’entrée du village. Les premières maisons apparaissent à ma droite, ensevelies et muettes. Je m’arrête un instant et regarde autour de moi. Je n’ai jamais vu autant de neige. J’arrive à peine à le croire(…)Un peu  plus loin, je reconnais le garage de mon père. La pancarte qui indique le prix de l’essence émerge de la surface comme la main d’un noyé au-dessus de la vague. Je pense à ce monde enfoui sous mes pieds. Je me demande ce qui m’a pris de revenir ici. Et pourquoi je ne suis pas arrivé à laisser le passé s’éteindre de lui-même, dans les arcanes de la mémoire**. Je voulais revoir mon père, je voulais changer les choses et j’ai échoué sur toute la ligne Mon père est mort avant que je puisse lui parler et, quoi que je fasse, quoi qu’il m’arrive, je resterai toujours, comme lui, un mécanicien. »

C’est pour ne pas rater une deuxième chance que le héros s’entête et cherche Matthias disparu. Et il va  réussir à le trouver car la vie dans cet endroit démuni se fera de plus en plus difficile et les deux hommes devront cesser de s’épier, de se mentir afin de faire front commun pour affronter les difficultés qui s’accumulent. Survivant  à une situation dramatique extrême, chacun devra accepter le désir de liberté de l’autre. Le temps passé ensemble, la température qui s’adoucit leur permettront enfin de prendre leur envol, chacun de leur côté, n’ayant aucune garantie du succès de leurs échappées respectives mais débarrassés des liens qui les enchaînaient l’un à l’autre. Matthias a rempli son contrat : il a rendu son protégé autonome. Et le jeune homme accepte enfin la séparation, le départ du protecteur haï et aimé.

Des textes aux relents mythologiques, présentés comme un enseignement (« tu  » feras ceci ou cela) entrecoupent le récit comme des phares. Il y est question de dédale, de labyrinthe, d’Icare et d’autres thèmes mythiques grecs qui, tous, parlent du chemin à parcourir pour arriver à la lumière, tous parlent de ce qu’un père pourrait dire à un fils qu’il a (re)mis au monde et qu’il s’apprête à quitter. Le dernier s’appelle soleil :

«  Ton cœur se serrera sûrement dans ta poitrine. Tu auras beau regarder partout, tu ne me trouveras pas. Tu ne verras que quelques plumes virevolter dans les rayons du soleil. Alors, alors seulement, tu seras délivré à ton tour, tu pourras continuer ton chemin, sans te soucier de moi. »

Désormais délivré de la quête de son père, le jeune homme quitte le haut de la côte au-dessus du village où il a passé un hiver de force et part rejoindre ses oncles et tantes qui vivent au fond des bois. Qu’y trouvera-t-il ? Des images de femmes ? Celle de la mère déjà décédée avant même que les récits des deux livres ne commencent ? Celle de cette femme intrigante, compagne de route ou de folie qui disparaît dans le « crash » automobile du premier livre ? Ou encore serons-nous surpris par une histoire tout-à-fait imprévue ? On attend la suite avec impatience, avec la conviction que l’auteur saura nous envoûter une nouvelle fois.

* Les éditions La Peuplade 2013. Il n’est pas nécessaire d’avoir d’abord lu Le fil des kilomètres pour entreprendre la lecture de la suite, Le poids de la neige.

 

vol14n03_dec_2016_janv_2017_29 vol14n03_dec_2016_janv_2017_30Note de la rédaction

Le poids de la neige a du succès

Depuis sa sortie, le 13 septembre dernier, le second roman de Christian Guay-Poliquin s’est si bien vendu que l’éditeur a dû le réimprimer à deux reprises. Plusieurs personnes nous ont d’ailleurs signalé que les libraires n’en avaient plus. Et ça risque de continuer puisque Le poids de la neige est maintenant en nomination pour le prix littéraire des collégiens. On pense aussi qu’il se qualifiera comme candidat pour d’autres prix littéraires.

Entre-temps, vous pourrez sous peu vous procurer les deux romans de Christian Guay-Poliquin à la Boutique Micheline de Bedford.

 

 

 

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